Sangallo faisait aussi le palais Farnèse; Paul III pria Michel-Ange
de s'en charger. Il n'y manquait, à l'extérieur, que la corniche.
Michel-Ange la dessina et en fit exécuter un morceau en bois qu'il fit
monter au haut du palais et mettre en place, afin de pouvoir juger.
Ainsi, à Paris, lorsqu'il a été question du palais sur le mont de
Passy, les gens qui savent combien il est difficile de n'être pas
mesquin dans cette position désiraient qu'on exécutât d'abord la façade
en bois, et qu'on fît de ce même palais une décoration pour l'Opéra.
La partie supérieure de la cour du palais Farnèse est aussi de
Michel-Ange, et le voyageur le reconnaît bien vite au respect qu'elle
imprime[524]. Paul III mourut (1549). Jules III, son successeur,
confirma d'abord les pouvoirs de Michel-Ange; mais les élèves de
Sangallo intriguèrent. Le pape se résolut à tenir une congrégation où
les petits architectes promettaient de démontrer que Michel-Ange avait
gâté Saint-Pierre (1551).
Le pape ouvrit la séance en disant à Michel-Ange que les intendants
de Saint-Pierre disaient que l'église serait obscure. «Je voudrais
entendre parler ces intendants.» Le cardinal Marcel Cervino, pape peu
après, se leva en disant: «C'est moi.--Monseigneur, outre la fenêtre
que je viens de faire exécuter, il doit y en avoir trois autres dans
la voûte.--Vous ne nous l'avez jamais dit.--Je ne suis pas obligé, et
je ne le serai jamais, à dire ni à vous, monseigneur, ni à tout autre,
quels sont mes projets. Votre affaire est d'avoir de l'argent et de
le garantir des voleurs; la mienne est de faire l'église. Saint-père,
vous voyez quelles sont mes récompenses. Si les contrariétés que
j'endure à construire le temple du prince des Apôtres ne servent pas au
soulagement de mon âme, il faut avouer que je suis un grand fou.»
Le pape, lui imposant les mains, lui dit: Elles ne seront perdues
ni pour votre âme, ni pour votre corps, n'en doutez nullement;» et
sur-le-champ il lui donna le privilége, à lui, ainsi qu'à son élève
Vasari, d'obtenir double indulgence, en faisant à cheval les stations
aux sept églises.
Dès cet instant, Jules III l'aima presque autant que Jules II
autrefois. Il ne faisait rien à la Vigne-Jules sans prendre ses
conseils, et dit plusieurs fois, voyant le grand âge de Michel-Ange,
qu'il ôterait volontiers aux années qui lui restaient à vivre pour
ajouter à celles de cet homme unique; s'il lui survivait, comme l'ordre
de la nature semblait l'annoncer, il voulait le faire embaumer, afin
que son corps fût aussi immortel que ses ouvrages.
Buonarotti, étant un jour survenu à la Vigne-Jules, y trouva le pape
au milieu de douze cardinaux; Sa Sainteté le fit asseoir à ses côtés,
honneur extrême dont il se défendit en vain.
Côme II, grand-duc de Toscane, le malheureux père d'Éléonore, avait
envoyé plusieurs messages à son ancien sujet pour l'engager à venir
terminer Saint-Laurent. Michel-Ange avait toujours refusé; mais Jules
III ayant eu pour successeur ce même cardinal Marcel auquel Buonarotti
avait osé répondre, le grand-duc lui écrivit à l'instant, et fit porter
la lettre par un de ses camériers secrets. Michel-Ange, qui connaissait
Côme[525], attendait pour voir le caractère du nouveau pape, qui le
tira d'embarras en mourant après vingt et un jours de règne.
Lorsque Michel-Ange alla au baisement de pied de son successeur, Paul
IV, ce prince lui fit les plus belles promesses. Le grand but de
Michel-Ange était d'avancer assez Saint-Pierre de son vivant, pour le
mettre hors des atteintes de la médiocrité; c'est à quoi il n'a pas
réussi.
Tandis qu'il songeait à Saint-Pierre, le pieux Paul IV songeait à
faire repiquer le mur sur lequel il avait peint jadis le _Jugement
dernier_. Il n'était pas d'un vieux prêtre de sentir que l'indécence
est impossible dans ce sujet[526].
Pour Michel-Ange, il faisait des épigrammes sur les idées baroques
que sa longue carrière le mettait à même d'observer. Vers ce temps,
il perdit Urbino, domestique chéri qu'il avait depuis longtemps, et,
quoique âgé de quatre-vingt-deux ans, il le veilla tout le temps de sa
maladie, et passa plusieurs nuits sans se déshabiller. Il lui disait un
jour: «Urbin, si je venais à mourir, que ferais-tu?--Je chercherais un
autre maître.--Pauvre Urbin, je veux t'empêcher d'être malheureux.» En
même temps il lui donna vingt mille francs.
Ligorio, architecte napolitain, voyait avec pitié Michel-Ange ne tirer
aucun parti d'une aussi bonne chose que la direction de Saint-Pierre.
Il disait qu'il était tombé en enfance. Sur quoi Michel-Ange fit
quelques jolis sonnets qu'il envoya à ses amis.
Il terminait en même temps le modèle de la coupole de Saint-Pierre,
exécutée après sa mort par Giacomo della Porta. Qui le croirait? un
architecte osa proposer, un siècle après, en pleine congrégation,
de démolir cette coupole, et de la refaire sur un nouveau dessin de
son cru[527]. La barbarie n'est pas allée jusqu'à ce point, mais, au
lieu d'être une croix grecque, comme dans le plan de Michel-Ange,
Saint-Pierre est une croix latine, et, dans les détails, des
embellissements mesquins et jolis ont souvent remplacé la sombre
majesté[528]. Rien ne prête plus au sublime qu'un grand édifice à
coupole, où le spectateur a toujours sur sa tête la preuve de la
puissance immense qui a bâti.
En même temps qu'il faisait le plan de Saint-Pierre, Michel-Ange
ébauchait une tête de _Brutus_ qui se voit à la galerie de Florence. Ce
n'est pas le Brutus de Shakspeare, le plus tendre des hommes, mettant à
mort, en pleurant, le grand général qu'il admire, parce que la patrie
l'ordonne: c'est le soldat le plus dur, le plus déterminé, le plus
insensible. Le cou surtout est admirable. La bassesse italienne a gravé
sur le piédestal:
«Dum Bruti effigiem sculptor de marmore ducit
In mentem sceleris venit, et obstupuit.»
Milord Sandwick, haussant les épaules, fit impromptu la réponse suivante:
«Brutum effecisset sculptor, sed mente recursat
Tanta viri virtus, sistit et obstupuit.»
Michel-Ange avait copié son _Brutus_ d'une Corniole antique. Il ne
ressemble nullement à la physionomie touchante et noble du _Brutus_ que
nous avions dans la salle du _Laocoon_.
Le grand-duc Côme vint à Rome, et combla Buonarotti de marques de
distinction. On observa que son fils, D. François de Médicis, ne
parlait jamais au grand homme que la barrette à la main.
Ce fut à l'âge de quatre-vingt-huit ans que Michel-Ange fit le dessin
de Sainte-Marie des Anges, dans les thermes de Dioclétien.
La _nation florentine_, comme on dit à Rome, voulait bâtir une église.
Buonarotti fit cinq dessins différents; voyant qu'on choisissait le
plus magnifique, il dit à ses compatriotes, que s'ils le conduisaient
à fin, ils surpasseraient tout ce qu'avaient laissé les Grecs et les
Romains. Ce fut peut-être la première fois de sa vie qu'il lui arriva
de se vanter.
Le but d'un temple étant en général la terreur, Michel-Ange se
rapproche beaucoup plus du beau parfait en architecture qu'en
sculpture. Les temples grecs ont plus de grâce[529]. Ce qu'il y a de
singulier, c'est que lorsqu'il s'agit de bâtir une église à Paris,
à Londres ou à Washington, l'on n'ait pas l'idée de choisir dans
les dessins de Michel-Ange. Le petit moderne mesquin est toujours
préféré, et l'église admirée aujourd'hui est ridicule dans vingt ans.
Si Frédéric II, ce prince qui eut le caractère d'achever les édifices
qu'il commençait, eût connu Michel-Ange, il n'eût pas rempli Berlin de
colifichets. Au reste, on élevait de son temps un arc de triomphe à
Florence, au moins aussi ridicule que les deux églises de Berlin[530].
Michel-Ange dirigeait Saint-Pierre depuis dix-sept ans; mais toujours
inexorable pour les gens médiocres et les fripons, il était toujours
en butte à leurs intrigues. Il n'eut jamais d'autre soutien à la cour
que le pape, quand il se trouvait homme de goût. Une fois, excédé des
contrariétés qu'on lui suscitait, il envoya sa démission, et écrivit
en homme qui sent sa dignité (1560). On chassa les dénonciateurs
qui étaient des sous-architectes de Saint-Pierre, et le dévouement
de Michel-Ange pour ce grand édifice qu'il regardait comme un moyen
de salut lui fit tout oublier. Il y travaillait encore, lorsque la
mort vint terminer sa longue carrière, le 17 février 1563. Il avait
quatre-vingt-huit ans, onze mois et quinze jours.
[524] Michel-Ange voulait placer dans la cour le fameux _Taureau
Farnèse_ qu'on venait de découvrir cette année-là, et, qui plus
est, lui donner une perspective charmante, et faire qu'il se
détachât sur un fond de verdure qu'il mettait au delà du Tibre.
Ce groupe célèbre fait aujourd'hui l'ornement de la délicieuse
promenade de Chiaja à Naples, sur le bord de la mer.
[525] Cellini, page 279.
[526] Sous Pie V, Dominique Carnevale, barbouilleur de Modène,
corrigea encore quelques indécences; il restaura quelques fentes
de la voûte, et refit un morceau de sacrifice de Noé, qui était
tombé.
Sous Jules II, l'imitation de l'antique était allée jusqu'au
point d'honorer d'une épitaphe, dans l'église de Saint-Grégoire,
la belle Impéria, l'Aspasie de son siècle:
«Imperia cortisana Romana quæ digna tanto nomine raræ inter
homines formæ specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies XII,
obiit 1511, die 15 augusti.»
Impéria laissa une fille aussi belle que sa mère, qui, plutôt que
de céder au cardinal Petrucci, qui l'avait entraînée dans une de
ces maisons où Lovelace conduisit Clarice, prit un poison qui, à
l'instant, la fit tomber morte à ses pieds.
[527] Bottari sur Vasari, page 286.
[528] On trouve au-dessus d'une porte de la bibliothèque du
Vatican la _Vue de Saint-Pierre_, tel que Michel-Ange l'avait
conçu.
[529] Voir le pourquoi dans Montesquieu: _Politique des anciens
dans la religion_.
[530] Comparez cela à l'église des Chartreux, à Rome. C'est
là que les insensibles doivent courir en arrivant pour sentir
l'architecture.