HISTOIRE DE SAINT-PIERRE.

Vers l'an 324, l'infâme Constantin posa la première pierre. En 626,

Honorius y fit mettre des portes d'argent massif. En 846, les Sarrasins

les emportèrent; ils ne purent rentrer dans Rome, mais Saint-Pierre

était alors hors des murs.

L'histoire de ce que les prêtres osèrent faire dans cet antique

Saint-Pierre passerait pour une satire sanglante[515]. Il fut pillé,

brûlé, ravagé une infinité de fois, mais les murs restèrent debout.

Durant les treizième et quatorzième siècles, plusieurs papes le firent

réparer. Enfin Nicolas V conçut le projet de rebâtir Saint-Pierre,

et appela Léon-Baptiste Alberti. A peine les murs étaient-ils hors

de terre, que ce pape mourut (1455); tout fut abandonné jusqu'à

ce qu'un autre grand homme montât sur ce trône. Le 18 avril 1506,

Jules II, alors âgé de soixante-dix ans, descendit d'un pas ferme et

sans vaciller dans la tranchée profonde ouverte pour les fondations

de la nouvelle église, et posa la première pierre. Bramante était

l'architecte. Son dessin était grave, simple, magnifique. Après lui

Raphaël, Julien de Sangallo, Fra Joconde de Vérone, continuèrent

l'édifice. Léon X y dépensa les sommes énormes qui firent le bonheur de

l'Allemagne. Le plan primitif se détériorait tous les jours, lorsque

enfin le même homme qui avait donné l'idée de reprendre Saint-Pierre

fut chargé de diriger les travaux. Il fit le dessin de la partie la

plus étonnante, de celle qui donne de la valeur au reste, de celle qui

n'est pas imitée des Grecs. En 1564, Vignole succéda à Buonarotti. La

coupole fut terminée sous Clément VIII; il y eut plusieurs architectes.

Enfin le plus médiocre de tous, Charles Maderne, gâtant ce qui avait

été fait avant lui, finit Saint-Pierre en 1613, sous Paul V.

Le Bernin ajouta la colonnade extérieure, admirable introduction!

Le talent des rois est de connaître les talents. Quand un prince a

reconnu un grand génie, il doit lui demander un plan, et l'exécuter

à l'aveugle. La manie des conseils et des examens excessifs tue les

arts. Saint-Pierre, exécuté selon le plan de Michel-Ange, serait en

architecture bien mieux que l'_Apollon du Belvédère_[516].

Malgré ses énormes défauts et tous les outrages de la médiocrité,

Saint-Pierre est ce que les hommes ont jamais vu de plus grand[517].

A mesure que nous connaissons mieux la Grèce, nous voyons disparaître

la grandeur matérielle que les pauvres pédants ont voulu donner à ce

petit peuple. Il fut grand par la liberté et par l'esprit[518]. Les

érudits, que cette sorte de grandeur déconcerte, ont voulu lui donner

les avantages du despotisme, les édifices énormes.

Suivant eux, le temple de Jupiter à Athènes avait quatre stades de

tour; dans le fait, il avait environ soixante-dix-sept pieds de large

sur cent quatre-vingt-dix de long[519].

Le temple de Jupiter à Olympie était plus petit que la plupart de nos

églises[520].

Le temple de Diane à Éphèse était chargé d'ornements comme Notre-Dame

de Lorette, mais n'avait pas plus d'étendue que le temple de Jupiter

Olympien.

Le Parthénon d'Athènes, le temple de la Fortune-Prénestine à Rome

n'étaient pas plus grands. Ce dernier était une espèce de jardin

anglais, destiné à inspirer le respect.

Je me figure quelque chose de ressemblant aux îles Borromées. On

montait par des terrasses fabriquées les unes au-dessus des autres; on

traversait des galeries, des édifices accessoires, l'on arrivait enfin

à une simple colonnade en demi-cercle d'une admirable élégance, au

milieu de laquelle la statue de la _Fortune_ était assise sur un trône.

Nous n'avons rien de comparable à ce charmant édifice. Nous ne savons

pas nous emparer des âmes. C'est un genre qui manque, et dont les

sanctuaires d'Italie ne donnent qu'une faible idée[521]. Une église

construite ainsi sur un promontoire, au milieu des beaux arbres

de l'Angleterre, toucherait sans doute les cœurs d'une manière

certaine[522].

Le temple de Salomon n'avait que cinquante-cinq pieds de haut et cent

dix de long. Sainte-Sophie, à partir du croissant ottoman, n'a que cent

quatre-vingts pieds de haut.

Saint-Pierre a six cent cinquante-sept pieds de long, quatre cent

cinquante-six de large, et la croix est à quatre cent dix pieds

de terre. Jamais le symbole d'aucune religion n'a été si près du

ciel[523].

Saint-Paul de Londres est d'un quart plus petit. La _Vierge_ du dôme de

Milan est à trois cent trente-cinq pieds de haut.

Toute description est inutile à qui n'a pas vu Saint-Pierre. Ce n'est

point un temple grec, c'est l'empreinte du génie italien croyant imiter

les Grecs.

Excepté Michel-Ange, les architectes n'ont pas eu assez d'esprit pour

voir qu'ils voulaient réunir les contrastes. La religion était une

fête en Grèce, et non pas une menace. L'imitation du grec a chassé la

terreur bien plus frappante dans les édifices gothiques. D'ailleurs,

il y a trop d'ornements; si les apôtres saint Pierre et saint Paul

revenaient au Vatican, ils demanderaient le nom de la divinité qu'on

adore en ce lieu.

[515] Par exemple, sous Paul V, Grimaldo dit:

«Tempore Clementis VIII ego Jacobus Grimaldus habui hanc

notam.... sub Paulo V presbyteri illi, quibus cura imminebat

dictæ bibliothecæ, vendiderunt plures libros illis qui tympana

feminarum conficiunt, et inter alios, ex malâ fortunâ, dicti

libri S. Petri contigit etiam numerari, vendi distrahi et in

usu tympanorum verti, obliterari, quæ memoriæ in eo descriptæ

id omni vitio, et inscitiâ et malignitate presbyterorum.»

[516] Dumont a publié les mesures de saint Pierre en 1753,

à Paris; on y voit le mauvais goût des détails. Costagutti,

Bonanni, Fontana, Ciampini ont donné des descriptions.

[517] Peut-être trouvera-t-on quelque chose de comparable dans

les Indes.

[518] _Histoire de la Grèce_, par Mitford. On y voit les Grecs

toujours divisés en deux partis, comme les États-Unis: le

démocratique et l'aristocratique.

[519] Stuart, Leroy, Vernon, Pausanias, et surtout l'excellent

_Voyage_ de M. Hobhouse, l'historien.

[520] Pausanias dit soixante-huit pieds de haut, deux cent trente

de long, quatre-vingt-quinze de large, compris le portique qui

entourait le temple.

[521] La _Madonna del Monte_, près Varèse.

[522] Par exemple sur Mount-Edgecombe.

[523] En 1694, l'architecte Fontana calcula que Saint-Pierre

avait déjà coûté deux cent trente-cinq millions.

La nef a treize toises quatre pieds de largeur; sa hauteur sous

la clef de la voûte est de vingt-quatre toises: la voûte a trois

pieds six pouces d'épaisseur. La hauteur, à partir du pavé

jusqu'au-dessous de la boule qui surmonte la coupole, est de

soixante-trois toises cinq pouces. Cette boule a de diamètre six

pieds deux pouces[xxxvii]. Une croix de treize pieds est placée

sur cette boule: on l'illumine tous les ans, le soir du jour de

Saint-Pierre. C'est le plus brave ouvrier de Rome qui est chargé

de cette opération. Il se confesse et communie pour la forme,

car il n'y a jamais d'accident. Je l'ai vu monter très-gaillard.

A Rome, comme partout, l'énergie s'est réfugiée dans cette

classe[xxxviii].

[xxxvii] On me conta qu'il y a quelques années, pendant que

deux religieux espagnols étaient dans la boule, survint un

tremblement de terre qui la faisait aller en cadence. On ne

peut pas être mieux gîté que dans cette boule pour sentir un

tremblement, à cause de la longueur du levier. Un de ces

pauvres moines en mourut de frayeur sur la place.

(DE BROSSES, III, 15.)

[xxxviii] Le maître maçon parlant au cardinal Aquaviva.

_Voyage de Duclos._ Rome en 1814, in-8° imprimé à Bruxelles.

Histoire de la peinture en Italie · 第 419 / 465 题