On trouve dans un livre du seizième siècle: «Je puis dire d'avoir vu
Michel-Ange âgé de plus de soixante ans, et avec un corps maigre qui
était bien loin d'annoncer la force, faire voler en un quart d'heure
plus d'éclats d'un marbre très-dur, que n'auraient pu le faire en une
heure trois jeunes sculpteurs des plus forts; chose presque incroyable
à qui ne l'a pas vue. Il y allait avec tant d'impétuosité et tant de
furie, que je craignais, à tout moment, de voir le bloc entier tomber
en pièces. Chaque coup faisait voler à terre des éclats de trois ou
quatre doigts d'épaisseur, et il appliquait son ciseau si près de
l'extrême contour, que si l'éclat eût avancé d'une ligne tout était
perdu[505].»
Brûlé par l'image du beau, qui lui apparaissait et qu'il craignait de
perdre, ce grand homme avait une espèce de fureur contre le marbre qui
lui cachait sa statue.
L'impatience, l'impétuosité, la force avec laquelle il attaquait le
marbre, ont fait peut-être qu'il a trop marqué les détails. Je ne
trouve pas ce défaut dans ses fresques.
Avant de peindre au plafond de la Sixtine, il devait calquer
journellement sur le crépi les contours précis qu'il avait déjà tracés
dans son _carton_. Voilà deux opérations qui corrigent les défauts de
l'impatience.
Vous vous rappelez que, pour la fresque, chaque jour le peintre fait
mettre cette quantité de _crépi_ qu'il croit pouvoir employer: sur cet
enduit encore frais, il calque avec une pointe dont l'effet est facile
à suivre à la chapelle Pauline, les contours de son dessin. Ainsi l'on
ne peut improviser à fresque, il faut toujours avoir vu l'effet de
l'ensemble dans le _carton_.
Pour ses statues, l'impatience de Buonarotti le porta souvent à ne
faire qu'un petit modèle en cire ou en terre. Il comptait sur son génie
pour les détails. «On voit dans Buonarotti, dit Cellini, qu'ayant fait
l'expérience de l'une et de l'autre de ces méthodes, c'est-à-dire de
sculpter les figures en marbre d'après un modèle de grandeur égale à
la statue, ou beaucoup plus petit; à la fin, convaincu de l'extrême
différence, il se résolut à employer le premier procédé. C'est ce dont
j'eus occasion de me convaincre, quand je le vis travailler aux statues
de Saint-Laurent[506].»
Canova fait une statue en terre. Ses ouvriers la moulent en plâtre et
la lui traduisent en marbre. Le matériel de cet art est réduit à ce
qu'il doit être; c'est-à-dire que, quant à la difficulté manuelle, le
grand artiste de nos jours peut faire vingt ou trente statues par an.
Je ne sais si la gravure en pierre rendra le même service aux Morghen,
et aux Müller.
[505] Blaise de Vigenère, images de Philostrates, pag. 855; notes.
[506] Traité de sculpture.