Messer Biaggio, maître de cérémonies de Paul III, qui l'accompagna
lorsqu'il vint voir le _Jugement_ à moitié terminé, dit à Sa Sainteté
qu'un tel ouvrage était plutôt fait pour figurer dans une hôtellerie
que dans la chapelle d'un pape. A peine le prince fut-il sorti, que
Michel-Ange fit de mémoire le portrait de Messer Biaggio, et le plaça
en enfer sous la figure de Minos. Sa poitrine, comme nous l'avons vu,
est entourée d'une horrible queue de serpent, qui en fait plusieurs
fois le tour[498]. Grandes plaintes du maître de cérémonies, à qui Paul
III répondit ces propres paroles: «Messer Biaggio, vous savez que j'ai
reçu de Dieu un pouvoir absolu dans le ciel et sur la terre, mais je ne
puis rien en enfer: ainsi restez-y.»
Les petits esprits n'ont pas manqué de faire cette critique à
Michel-Ange: «Vous avez placé en enfer Minos et Caron[499].»
Ce mélange est bien ancien dans l'Église. Dans la messe des morts, l'on
trouve le Tartare et les sybilles. A Florence, depuis deux siècles,
le Dante était comme le prophète de l'enfer. Le premier mars 1304, le
peuple avait voulu se donner le plaisir de voir l'enfer. Le lit de
l'Arno était le gouffre. Toute la variété des tourments inventés par
la noire imagination des moines ou du poëte, lacs de poix bouillante,
feux, glaces, serpents, furent appliqués à des personnes véritables,
dont les hurlements et les contorsions donnèrent aux spectateurs un des
plaisirs les plus utiles à la religion.
Il n'y a rien d'étonnant à ce que Michel-Ange, entraîné par l'habitude
de son pays, habitude qui dure encore, et par sa passion pour le Dante,
se figurât l'enfer comme lui.
Le génie fier de ces deux hommes est absolument semblable[500].
Si Michel-Ange eût fait un poëme, il eût créé le comte Ugolin, comme,
si le Dante eût été sculpteur, il eût fait le _Moïse_.
Personne n'a plus aimé Virgile que le Dante, et rien ne ressemble
moins à l'_Énéide_ que l'_Enfer_. Michel-Ange fut vivement frappé de
l'antique, et rien ne lui est plus opposé que ses ouvrages.
Ils laissèrent au vulgaire la grossière imitation des dehors. Ils
pénétrèrent au principe: _Faire ce qui plaira le plus à mon siècle_.
Pour un Italien du quinzième siècle, rien de plus insignifiant que la
tête de l'_Apollon_, comme _Xipharès_ pour un Français du dix-neuvième.
Comme le Dante, Michel-Ange ne fait pas plaisir: il intimide, il
accable l'imagination sous le poids du malheur, il ne reste plus de
force pour avoir du courage, le malheur a saisi l'âme tout entière.
Après Michel-Ange, la vue de la campagne la plus commune devient
délicieuse; elle tire de la stupeur. La force de l'impression est allée
jusque tout près de la douleur; à mesure qu'elle s'affaiblit, elle
devient plaisir.
Comme le Dante, pour un prisonnier, la vue d'une fresque de Michel-Ange
serait pour longtemps horrible. C'est le contraire de la musique, qui
donne de la tendresse même à ses tyrans.
Comme le Dante, le sujet que présente Michel-Ange manque presque
toujours de grandeur et surtout de beauté. Quoi de plus plat, à
l'armée, qu'une fille qui assassine l'imprudent qui couche chez elle?
Mais ses sujets s'élèvent rapidement au sublime par la force de
caractère qu'il leur imprime. Judith n'est plus Jacques Clément, elle
est Brutus.
Comme le Dante, son âme prête sa propre grandeur aux objets dont elle
se laisse émouvoir, et qu'ensuite elle peint, au lieu d'emprunter d'eux
cette grandeur.
Comme le Dante, son style est le plus sévère qui soit connu dans les
arts, le plus opposé au style français. Il compte sur son talent et
sur l'admiration pour son talent. Le sot est effrayé, les plaisirs de
l'honnête homme s'en augmentent. Il sympathise avec ce génie mâle.
Chez Michel-Ange, comme devant le Dante, l'âme est glacée par cet
excès de sérieux. L'absence de tout moyen de rhétorique augmente
l'impression. Nous voyons la figure d'un homme qui vient de voir
quelque objet d'horreur.
Le Dante veut intéresser les hommes qu'il suppose malheureux. Il ne
décrit pas les objets extérieurs comme les poëtes français. Son seul
moyen est d'exciter la sympathie pour les émotions qui le possèdent.
Ce n'est jamais l'objet qu'il nous montre, mais l'impression sur son
cœur[501].
Possédé de la fureur divine, tel qu'un prophète de l'Ancien Testament,
l'orgueil de Michel-Ange repousse toute sympathie. Il dit aux hommes:
«Songez à votre intérêt, voici le Dieu d'Israël qui arrive dans sa
vengeance.»
D'autres dessinateurs ont rendu avec quelque succès Homère ou Virgile.
Toutes les gravures que j'ai vues pour le Dante sont du ridicule le
plus amusant[502]. C'est que la force est indispensable, et rien de
plus rare aujourd'hui.
Michel-Ange lisait le grand peintre du moyen âge dans une édition
in-folio, avec le commentaire de Landino, qui avait six pouces de
marge. Sans s'en apercevoir il avait dessiné à la plume, sur ces
marges, tout ce que le poëte lui faisait voir. Ce volume a péri à la
mer.
[498] Le Dante avait dit:
Stavvi Minos orribilmente e ringhia
Esamina le colpe nell'intrata
Giudica e manda secondo ch'avvinghia,
Dico che quando l'anima mal nata
Li vien dinanzi, tutta si confessa,
E quel conoscitor delle peccata
Vede qual luogo d'inferno è da essa:
Cingessi con la coda tante volte,
Quantunque gradi vuol che giù sia messa.
_Inferno_, c. V.
[499] Caron demonio con occhi di bragia
Loro accennando, tutte le raccoglie,
Batte col remo qualunque si adagia.
_Inferno._
[500] _Lettre du Dante à l'empereur Henri_, 1311.
[501] E caddi, come corpo morto cade.