JUGEMENT DES ÉTRANGERS SUR MICHEL-ANGE.

Comme Mozart dans la statue de _Don Juan_, Michel-Ange, aspirant à

la terreur, a réuni tout ce qui pouvait déplaire[492] dans toutes

les parties de la peinture: le dessin, le coloris, le clair-obscur,

et cependant il a su attacher le spectateur. On se figure les belles

choses qu'ont dites sur son compte les gens qui sont venus le juger sur

les règles du genre efféminé, ou sur celles du _beau idéal antique_.

C'est nos La Harpe jugeant Shakspeare.

Un écrivain fort estimé en France, M. Falconnet, statuaire célèbre,

ayant à parler du _Moïse_, s'écrie, en s'adressant à Michel-Ange:

«L'ami, vous avez l'art de rapetisser les grandes choses!» Il ajoute

qu'après tout ce _Moïse_ si vanté ressemble bien plutôt à un galérien

qu'à un législateur inspiré.

M. Fuessli, qui a écrit sur les arts avec tout l'esprit d'un Bernois,

dit[493]: «Tous les artistes font de leurs saints des vieillards, sans

doute parce qu'ils pensent que l'âge est nécessaire pour donner la

sainteté, et ce qu'ils ne peuvent donner de majesté et de gravité, ils

le remplacent par des rides et de longues barbes. On en voit un exemple

dans le _Moïse_ de l'église de Saint-Pierre aux Liens, du ciseau de

Michel-Ange, qui a sacrifié la beauté à la précision anatomique, et à

sa passion favorite le terrible ou plutôt le gigantesque. On ne peut

s'empêcher de rire quand on lit le commencement de la description

que le judicieux Richardson donne de cette statue: «_Comme cette

pièce est très-fameuse, il ne faut pas douter qu'elle ne soit aussi

très-excellente._» S'il est vrai que Michel-Ange ait étudié le bras du

fameux satyre de la villa Ludovisi, qu'on regarde à tort comme antique;

il est très-probable aussi qu'il a étudié de même la tête de ce

satyre, pour en donner le caractère à son Moïse; car tous deux, comme

Richardson le dit lui-même, ressemblent à une tête de bouc. Il y a sans

doute dans l'ensemble de cette figure quelque chose de monstrueusement

grand qu'on ne peut disputer à Michel-Ange: c'était une tempête qui a

présagé les beaux jours de Raphaël.»

Le célèbre chevalier Azara, qui passait, dans le siècle dernier, pour

un homme aimable, et qui écrit pourtant avec tout l'emportement d'un

pédant, dit:

«Michel-Ange, durant sa longue carrière, ne fit aucun ouvrage de

sculpture, de peinture, ni peut-être même d'architecture, dans l'idée

de plaire ou de représenter la beauté, chose qu'il ne connut jamais,

mais uniquement pour faire pompe de son savoir. Il crut posséder un

style grandiose, et il eut exactement le style le plus mesquin, et

peut-être le plus grossier et le plus lourd. Ses contorsions ont été

admirées de plusieurs; cependant il suffit de jeter un coup d'œil sur

son _Jugement dernier_ pour voir jusqu'où peut aller l'extravagance

d'une composition[494].»

Winckelmann aura sans doute écrit sur Michel-Ange quelque chose de

semblable, que je ne puis citer, parce que je n'ai pas lu cet auteur.

On rapporte une particularité singulière du célèbre Josué Reynolds,

le seul peintre, je crois, qu'ait eu l'Angleterre. Il faisait

profession d'une admiration outrée pour Michel-Ange. Dans le portrait

qu'il envoya à Florence, pour la collection des peintres, il s'est

représenté tenant un rouleau de papier sur lequel on lit: _Dissegni

dell' immortal Buonarotti_. Au contraire, il affecta, toute sa vie,

dans la conversation, comme dans ses écrits, un mépris souverain

pour Rembrandt, et cependant c'est sur ce grand peintre qu'il s'est

uniquement formé; il n'a jamais rien imité de Michel-Ange; et, à sa

mort, tous les tableaux du maître hollandais qui se trouvèrent dans sa

collection étaient originaux et excellents, tandis que ce qu'il avait

de Michel-Ange était copie, et même au-dessous de la critique.

Je comprends que les brouillards de la Hollande et de l'Allemagne, avec

leurs gouvernements minutieux, ne sentent pas Michel-Ange. Mais les

Anglais m'étonnent; le plus énergique des peuples devrait sentir le

plus énergique des peintres.

Il est vrai que l'Anglais, au milieu des actions les plus périlleuses,

aime à faire pompe de son sang-froid. D'ailleurs, outre qu'il n'a ni

le temps ni l'_aisance nécessaire_[495] pour s'occuper de bagatelles

comme les arts, il s'est empoisonné dans ce moment par je ne sais quel

système du _pittoresque_, et ces sortes de livres retardent toujours

une nation de quinze à vingt ans. Il y a un penchant général pour la

mélancolie et l'architecture gothique, qui est de bon goût, car il est

inspiré par le climat, mais qui éloigne pour longtemps de la force

triomphante de Michel-Ange. Enfin, les femmes seules ont le temps

de s'occuper des arts, et l'on ne peint guère qu'à la gouache et à

l'aquarelle.

Comme ce peuple a encore l'aisance d'une grande maison qui se ruine,

il en devrait profiter pour mettre à Londres cinq ou six choses

de Michel-Ange; cela relèverait admirablement ce je ne sais quoi

de monotone et de plat qu'a l'ensemble de la plus grande ville

d'Europe[496].

Mais enfin il faut tôt ou tard qu'elle comprenne Michel-Ange, la nation

pour qui l'on a fait et qui sent si bien ces vers de Macbeth:

I have almost forgot the taste of fears:

The time has been, my senses would have cool'd

To hear a night-shriek; and my fell of hair

Would at a dismal treatise rouse, and stir

As life were in't: I have sopp' o full with horrors

Direness, familiar to my slaught' rous thoughts

Cannot once start me.--Wherefore what's that cry[497]?

_Macbeth_, acte V.

[492] Excepté par le mépris.

[493] _Lettres de Winckelmann_, tom. II.

[494] _Œuvres de Mengs_, édition de Rome, pag. 108. On peut avoir

de l'affectation en apparence sans manquer au naturel: voir

Pétrarque et Milton. Ils pensaient ainsi. Plus ils voulaient bien

exprimer leurs sentiments, plus ils nous semblent affectés.

Michel-Ange employa plus de douze ans à étudier la forme des

muscles, un scalpel à la main. Une fois il faillit périr de la

mort de Bichat.

[495] Le climat et l'habitude _forcée_ des pensées raisonnables

font que beaucoup d'Anglais ne sentent pas la musique; beaucoup

aussi n'ont pas le sens de la peinture. Voir les charmantes

absurdités de M. Roscoe sur Léonard de Vinci. _Vie de Léon X_,

IV, chap. XXII. Ils donnent le nom de grimace à l'expression

naturelle des peuples du Midi. Warden. Ils ont trop d'orgueil,

comme les Français trop de vanité, pour comprendre l'étranger.

[496] L'exposition de 1817 montre que l'école anglaise est sur

le point de naître. Je crains qu'elle n'en ait pas le temps. Les

ministres répondent par de la tyrannie aux cris de la _réforme_,

qui tous les jours devient moins déraisonnable: il va y avoir

révolution.

[497] Les Anglais ont un autre goût qui les rapproche de

Michel-Ange. La sublimité étonnante des beaux arbres qui peuplent

leurs campagnes compense à mes yeux, pour les arts, tous les

désavantages de leur position.

En France, on ne peut pas avoir l'idée de ces chênes vénérables,

dont plusieurs ont vu Guillaume le Conquérant.

Histoire de la peinture en Italie · 第 404 / 465 题