Entre les onze groupes principaux sont jetées quelques figures dans
un plan plus éloigné; par exemple, au-dessus des morts qui sortent de
terre, deux figures qui montent au jugement.
Les personnages des trois groupes, au bas du tableau, ont six pieds
de proportion. Ceux qui environnent Jésus-Christ ont douze pieds.
Les groupes au-dessous ont huit pieds de proportion. Les anges qui
couronnent le tableau n'ont que six pieds[483].
Des onze scènes de ce grand drame, trois seulement se passent sur la
terre. Les huit autres ont lieu sur des nuées plus ou moins rapprochées
de l'œil du spectateur. Il y a trois cents personnages; le tableau a
cinquante pieds de haut sur quarante de large.
Certainement le coloris n'a ni l'éclat ni la vérité de l'école de
Venise; il est loin cependant d'être sans mérite, et devait, dans la
nouveauté, avoir beaucoup d'harmonie. Les figures se détachent sur un
bleu de ciel fort vif. Dans ce grand jour où tant d'hommes devaient
être vus, l'air devait être très-pur.
Les figures d'en bas sont les plus terminées. Les anges qui sonnent
de la trompette sont finis avec autant de soin que pour le tableau de
chevalet le plus près de l'œil. L'école de Raphaël admirait beaucoup
l'ange du milieu, qui étend le bras gauche. Il paraît tout gonflé.
On sentit vivement la difficulté vaincue dans la figure d'Adam,
qui, malgré les muscles les plus pleins et les mieux formés, montre
l'extrême vieillesse où parvint ce premier des hommes. La peau tombe.
Le sujet du _Jugement dernier_, comme tous ceux qui exigent plus de
huit ou dix personnages, n'est pas propre à la peinture. Il a de plus
un défaut particulier; il fallait représenter un nombre immense de
personnages, n'ayant autre chose à faire que d'écouter; Michel-Ange a
parfaitement vaincu cette difficulté[484].
Aucun œil humain ne peut apercevoir distinctement l'ensemble de ce
tableau. Quelque souverain, ami des arts, devrait le faire copier en
panorama.
La manière toute poétique dont Michel-Ange a traité son sujet est bien
au-dessus du génie froid de nos artistes du dix-neuvième siècle. Ils
parlent du tableau avec mépris, et seraient hypocrites s'ils parlaient
autrement. On ne peut pas _faire sentir_, et je ne répondrai pas aux
objections. En général elles passent jusqu'à l'injure, parce qu'ils
sont vexés de je ne sais quelle sensation de grandeur qui pénètre
jusque dans ces âmes sèches. Buonarotti a fait ses personnages nus;
comment les faire autrement? Zucheri a fait à Florence un jugement
vêtu, qui est ridicule. Signorelli en a fait un à demi-nu à Cortone,
il a mieux réussi.
Comme les grands artistes, en formant leur idéal, suppriment certains
ordres de détails, les artistes-ouvriers les accusent de ne pas voir
ces détails. Les jeunes sculpteurs de Rome[485] ont le mépris le plus
naturel pour Canova. L'un d'eux me disait ces propres paroles que
j'écoutais avec un vif plaisir: «Canova ne sait pas faire un homme.
Placez dans une galerie, au milieu de vingt statues antiques, deux
statues de Canova, vous verrez que le public s'arrêtera devant celles
de Canova. L'antique, au contraire, est froid!»
Les livres de peinture sont pleins des défauts de Michel-Ange[486].
Mengs, par exemple, le condamne hautement; mais, après avoir lu ses
critiques, allez voir le _Moïse_ de Mengs à la chapelle des Papyrus,
et le _Moïse_ de San-Pietro in Vincoli. Nous sommes ici sur un de ces
sommets tranchants qui séparent à jamais l'homme de génie du vulgaire.
Je ne voudrais pas répondre que beaucoup de nos artistes ne donnent la
préférence au _Moïse_ de Mengs, à cause du raccourci du bras. Comment
des âmes vulgaires n'admireraient-elles pas ce qui est vulgaire?
Pour que cet article ne soit pas incomplet, je vais transcrire les
principales critiques. D'ailleurs, tout homme a raison dans son goût;
il faut seulement compter les voix.
Les ouvriers en peinture disent que les jointures des figures de
Michel-Ange sont peu sveltes, et paraissent faites seulement pour la
position dans laquelle il les place. Ses chairs sont trop pleines de
formes rondes. Ses muscles ont une trop grande quantité de chair,
ce qui cache le mouvement des figures. Dans un bras plié comme le
bras droit du Christ, par exemple, les muscles _extenseurs_ qui font
mouvoir l'avant-bras sur le bras, étant aussi _renflés_ que les
muscles _adducteurs_, on ne peut juger du mouvement par la forme.
On ne voit pas de muscles en repos dans les figures de Michel-Ange.
Il a mieux connu que personne la position de chaque muscle, mais il
ne leur a pas donné leur forme véritable. Il fait les tendons trop
charnus et trop forts. La forme des poignets est outrée. Sa couleur est
rouge, quelques-uns vont jusqu'à dire qu'il n'a pas de clair-obscur.
Les contours des figures sont _ressentis_, subdivisés en petites
parties[487]. La forme des doigts est outrée[488]. Ces prétendus
défauts étaient d'autant plus séduisants pour Michel-Ange, que c'était
le contraire du style timide et mesquin où il trouva son siècle arrêté;
il inventait l'idéal. La haine du style froid et plat a conduit le
Corrége aux raccourcis, et Michel-Ange aux positions singulières. Ainsi
la postérité nous reprochera d'avoir haï la tyrannie; elle n'aura pas
senti comme nous les douceurs des dix dernières années.
J'avoue que l'ange qui passe la cuisse droite sur la croix (quatrième
groupe), a un mouvement auquel rien ne pouvait conduire que la haine du
style plat.
Ceci nous choque d'autant plus, que le caractère du dix-neuvième
siècle est de chercher les émotions fortes, et de les chercher par des
moyens simples. Le _contourné_, le _chargé d'ornements_, nous paraît
sur-le-champ _petit_. Le grandiose de l'architecture de Michel-Ange est
un peu masqué par ce défaut.
Les reproches que le vulgaire fait à Michel-Ange et au Corrége sont
directement opposés, et l'on y répond par le même mot.
[483] Écrit et mesuré à la chapelle Sixtine, le 23 janvier 1807.
34.
[484] Je ne suis pas assez théologien pour résoudre une objection
qui a pu influer sur la _disposition_ de Michel-Ange. Le
_Jugement dernier_ ne me semble qu'une affaire de cérémonie. Il
n'est jugement que pour les gens qui viennent de mourir à cause
de la fin du monde. Tous les autres pécheurs savent déjà leur
sort et ne peuvent s'étonner. Le purgatoire étant supprimé,
peut-être les âmes qui ne sont pas assez épurées vont-elles en
enfer.
[485] 1817; note de sir W. E.
[486] Milizia, traduit par Pomereuil, Azzara, Mengs.
[487] Comparer le _Gladiateur_ à l'_Apollon_.
[488] Voir les paupières de la _Pallas_ de Velletri.