La peinture, considérée comme un art imitant les profondeurs de
l'espace, ou les effets magiques de la lumière et des couleurs, n'est
pas la peinture de Michel-Ange. Entre Paul Véronèse, ou le Corrége
et lui, il n'y a rien de commun. Méprisant, comme Alfieri, tout ce
qui est accessoire, tout ce qui est mérite secondaire, il s'est
attaché uniquement à peindre l'homme, et encore il l'a rendu plutôt en
sculpteur qu'en peintre.
Il convient rarement à la peinture d'admettre des figures entièrement
nues. Elle doit rendre les passions par les regards, et la physionomie
de l'homme qu'il lui a été donné d'exprimer, plutôt que par la forme
des muscles. Son triomphe est d'employer les raccourcis et les couleurs
des draperies.
Nos cœurs ne peuvent plus lui résister quand, à tous ces prestiges,
elle joint son charme le plus puissant, le clair-obscur. Cet ange eût
été froid, si son beau corps eût été aperçu dans un plan parallèle
à l'œil et dans tout son développement; le Corrége le fait fuir en
raccourci, et il produit un effet plein de chaleur[475].
Les peintres qui ne peuvent faire de la peinture donnent des copies
de statues. Michel-Ange mériterait les reproches qu'on leur adresse
s'il s'était arrêté comme eux dans le _non-agréable_; mais il est allé
jusqu'au _terrible_, et d'ailleurs, les figures qu'il présente dans son
_Jugement dernier_ n'avaient été vues nulle part avant lui.
Le premier aspect de ce mur immense, tout couvert de figures nues,
n'est point satisfaisant. Un tel ensemble n'a jamais frappé nos
regards dans la nature. Une figure nue, isolée, se prête facilement à
l'expression des qualités les plus sublimes. Nous pouvons considérer
en détail la forme de chaque partie, et nous laisser charmer par sa
beauté; vous savez que ce n'est que par la forme des muscles en repos
que l'on peut rendre les habitudes de l'âme. Si une belle figure nue
ne nous transporte pas par le sentiment du sublime, elle rappelle
facilement les idées les plus voluptueuses. Une délicieuse incertitude
entre ces deux situations de l'âme agite nos cœurs à la vue des
_Grâces_ de Canova. Sans doute une belle figure nue est le triomphe
de la sculpture; ce sujet convient encore beaucoup à la peinture;
mais je ne crois pas qu'il soit de son intérêt de présenter à la fois
plus de trois ou quatre figures de ce genre. La plus grande ennemie
de la volupté c'est l'indécence[476]; d'ailleurs, l'attention que le
spectateur donne à la forme des muscles est volée à celle qu'il doit
à l'expression des sentiments: et cette attention ne peut être que
froide[477].
Une seule figure nue s'adresse presque sûrement à ce qu'il y a de plus
tendre et de plus délicat dans l'âme; une collection de beaucoup de
figures nues a quelque chose de choquant et de grossier. Le premier
aspect du _Jugement dernier_ a excité chez moi un sentiment pareil à
celui qui saisit Catherine II le jour qu'elle monta au trône, lorsqu'en
entrant dans les casernes du régiment des gardes, tous les soldats à
demi vêtus se pressaient autour d'elle[478].
Mais ce sentiment, qui a quelque chose de machinal, disparaît bien
vite, parce que l'esprit avertit qu'il est impossible que l'action
se passe autrement. Michel-Ange a divisé son drame en onze scènes
principales.
En s'approchant du tableau, l'on distingue d'abord, vis-à-vis de
l'œil, à peu près au milieu, la barque de Caron[479]. A gauche est
le purgatoire; ensuite vient le premier groupe: les morts, réveillés
dans la poussière du tombeau par la trompette terrible, secouent leurs
linceuls et se revêtent de chairs. Quelques-uns montrent encore leurs
os dépouillés; d'autres, toujours opprimés par ce sommeil de tant de
siècles, n'ont que la tête hors de terre; une figure tout à fait à
l'angle du tableau soulève avec effort le couvercle du tombeau. Le
moine qui de la main gauche montre le juge terrible est le portrait de
Michel-Ange.
Ce groupe est lié au suivant par des figures qui montent d'elles-mêmes
au jugement; elles s'élèvent plus ou moins vite, et avec plus ou moins
de facilité, suivant le fardeau de péchés dont elles ont à rendre
compte. Pour montrer que le christianisme a pénétré jusque dans les
Indes, une figure nue tire vers le ciel, avec un chapelet, deux nègres,
l'un desquels est vêtu en moine. Parmi les figures de ce second groupe
qui montent au jugement, on distingue une figure sublime qui tend une
main secourable à un pécheur dont la tête, au milieu de l'anxiété la
plus dévorante, tourne cependant les yeux vers le Christ avec quelque
lueur d'espoir.
Le troisième groupe à la droite du Christ est entièrement composé de
femmes dont le salut est assuré. Une seule est tout à fait nue. Il
n'y a que deux têtes de femmes âgées; toutes parlent. Il n'y a qu'une
tête vraiment belle, suivant nos idées; c'est cette mère qui protége
sa fille effrayée et regarde le Christ avec une noble assurance. Il
n'y a que ces deux figures dans tout le tableau qui ne soient pas
transportées de terreur. Cette mère rappelle un peu, par son mouvement,
le groupe de Niobé.
Au-dessus de ces femmes, le quatrième groupe est formé d'êtres
étrangers à l'action; ce sont des anges portant en triomphe les
instruments de la passion. Il en est de même du cinquième groupe placé
à l'angle du tableau, à droite.
Au-dessous, à la gauche du Sauveur, est le triomphe de Michel-Ange;
c'est le corps des bienheureux, tous hommes. On distingue la figure
d'Énoch. Il y a deux groupes qui s'embrassent; ce sont des parents qui
se reconnaissent. Quel moment! se revoir après tant de siècles, et à
l'instant où l'on vient d'échapper à un tel malheur! Il était naturel
que des prêtres[480] blâmassent ce transport et soupçonnassent un motif
honteux. Les derniers saints de ce groupe montrent les instruments
de leur martyre aux damnés, afin d'augmenter leur désespoir. Pour ce
mouvement, il dut être généralement approuvé. C'est ici que se trouve
cette étrange distraction de Michel-Ange. Saint Blaise, en montrant
aux damnés des espèces de _râteaux_, apparemment l'instrument de son
martyre, se penche sur sainte Catherine, qui est entièrement nue et se
retourne vivement vers lui. Daniel de Volterre fut spécialement chargé
de donner un vêtement à sainte Catherine et de retourner vers le ciel
la tête de saint Blaise.
Le septième groupe suffirait seul pour graver à jamais le souvenir de
Michel-Ange dans la mémoire du spectateur le plus froid. Jamais aucun
peintre n'a rien fait de semblable, et jamais il ne fut de spectacle
plus horrible.
Ce sont les malheureux proscrits, entraînés au supplice par les anges
rebelles. Buonarotti a traduit en peinture les noires images que
l'éloquence brûlante de Savonarole avait jadis gravées dans son âme. Il
a choisi un exemple de chacun des _péchés capitaux_. L'avarice tient
une clef. Daniel de Volterre a masqué en partie l'horrible punition du
vice, le plus à droite contre la bordure du tableau. Emporté par son
sujet, l'imagination égarée par huit ans de méditations continues sur
un jour si horrible pour un croyant, Michel-Ange, élevé à la dignité de
prédicateur, et ne songeant plus qu'à son salut, a voulu punir de la
manière la plus frappante le vice alors le plus à la mode. L'horreur de
ce supplice me semble arriver au vrai sublime du genre.
Un des damnés semble avoir voulu s'échapper. Il est emporté par deux
démons et tourmenté par un énorme serpent. Il se tient la tête. C'est
l'image la plus horrible du désespoir. Ce groupe seul suffirait à
immortaliser un artiste. Il n'y a pas la moindre idée de cela ni
chez les Grecs, ni parmi les modernes. J'ai vu des femmes avoir
l'imagination obsédée pendant huit jours de la vision de cette figure
qu'on leur avait fait comprendre. Il est inutile de parler du mérite de
l'exécution. Nous sommes séparés par l'immensité de cette perfection
vulgaire. Le corps humain, présenté sous les raccourcis et dans les
positions les plus étranges, est là pour l'éternel désespoir des
peintres.
Michel-Ange a supposé que ces damnés, pour arriver en enfer, devaient
passer par la barque de Caron; nous assistons au débarquement. Caron,
les yeux embrasés de colère, les chasse de sa barque à coups d'aviron.
Les démons les saisissent de toutes les manières. On remarque cette
figure dans la constriction de l'horreur qu'un diable entraîne par une
fourche recourbée qu'il lui a enfoncée dans le dos.
Minos est consulté. C'est la figure de messer Biaggio[481]. Il indique
du doigt la place que le malheureux doit occuper dans les flammes
qu'on voit dans le lointain. Cependant messer Biaggio a des oreilles
d'âne; il est placé, non sans dessein, directement au-dessous de la
punition d'un vice infâme. Sa figure a toute la bassesse que peut
admettre l'horreur du sujet; le serpent qui fait deux fois le tour de
son corps le mord cruellement, et indique le chemin qui l'a conduit
en enfer[482]. L'Idéal de ces démons était presque aussi difficile à
trouver que l'idéal de l'Apollon, et bien autrement touchant pour des
chrétiens du quinzième siècle.
La caverne qui est à gauche de la barque de Caron représente le
purgatoire, où il n'est resté que quelques diables qui se désespèrent
de n'avoir personne à tourmenter. Les derniers pécheurs qui y étaient
épurés en sont tirés par des anges. Ils s'échappent malgré les démons
qui veulent les retenir, et ont fourni à Michel-Ange deux groupes
superbes.
Au-dessus de l'affreux nocher est le groupe des sept anges qui
réveillent les morts par la trompette terrible. Ils ont avec eux
quelques docteurs chargés de montrer aux damnés la loi qui les
condamne, et aux nouveaux ressuscités la règle par laquelle ils seront
jugés.
Nous arrivons enfin au onzième groupe. Jésus-Christ est représenté
dans le moment où il prononce la sentence affreuse. La plus vive
terreur glace tout ce qui l'environne; la Madone détourne la tête,
et frissonne. A sa droite est la figure majestueuse d'Adam. Rempli
de l'égoïsme des grands périls, il ne songe nullement à tous ces
hommes qui sont ses enfants. Son fils Abel le saisit par le bras.
Près de sa main gauche l'on voit un de ces patriarches antédiluviens
qui comptaient leurs années par siècles, et que l'extrême vieillesse
empêche de se tenir debout.
A la gauche du Christ, saint Pierre fidèle à son caractère timide,
montre vivement au Sauveur les clefs du ciel qu'il lui confia jadis, et
où il tremble de ne pas entrer. Moïse, guerrier et législateur, regarde
fixement le Christ avec une attention aussi profonde qu'exempte de
terreur. Les saints qui sont au-dessus ont ce mouvement plein de nature
et de vérité qui nous fait tendre le bras à l'ouïe de quelque événement
épouvantable.
Au-dessous du Christ, saint Barthélemy lui montre le couteau avec
lequel il fut écorché. Saint Laurent se couvre de la grille sur
laquelle il expira. Une femme placée sous les clefs de saint Pierre a
l'air de reprocher au Christ sa sévérité.
Jésus-Christ n'est point un juge, c'est un ennemi ayant le plaisir de
condamner ses ennemis. Le mouvement avec lequel il maudit est si fort,
qu'il a l'air de lancer un dard.
[475] _Madonna alla scodella_, au haut du tableau, à gauche.
Cela est encore plus frappant dans l'_Annonciation_ du Barroche.
(Palais Salviati, à Rome, 1817.) Le principe moral est celui-ci:
_Voir beaucoup en peu d'espace_; c'est le contraire dans un
bas-relief peint.
[476] Le Corrége a fait tout ce qui est possible en ce genre dans
la _Léda_, qui disparut du Musée en 1814. Une ou deux figures
nues de plus, et l'indécence commençait. Porporati a gravé une
réplique d'une partie de la _Léda_, qui est au palais Colonne, à
Rome. La piété y a fait voiler par des cheveux une partie du sein
de la jeune fille nue qui joue dans l'eau.
[477] Car nous avons bien d'autres moyens de juger du caractère
que ceux qu'on peut tirer de la forme d'un muscle.
[478] Rulhière.
[479] Suivre cela sur une gravure. Voici la disposition du
tableau de Michel-Ange:
[Illustration]
[480] Du quinzième siècle.
[481] L'un des critiques de Michel-Ange. Voir l'anecdote, page
374.
[482] Le nom de ce grand maître des cérémonies pourrait-il donner
la clef de l'action de saint Blaise?