MALHEUR DES RELATIONS AVEC LES PRINCES.

Le dessin du tombeau fut réduit à une simple façade de marbre appliquée

contre le mur, ainsi qu'on le voit à San Pietro in Vincoli.

Cependant Clément VII, au lieu de laisser Michel-Ange remplir ses

engagements, voulut qu'il peignît encore à la chapelle Sixtine deux

immenses tableaux: au-dessus de la porte, _Lucifer et ses anges

précipités du ciel_, et vis-à-vis, sur le mur du fond, derrière

l'autel, le _Jugement dernier_[464]. Buonarotti, toujours froissé par

la puissance, feignait de ne s'occuper que du carton du _Jugement_,

mais en secret travaillait aux statues.

Clément mourut[465]. A peine Paul III (Farnèse) fut-il sur le trône,

qu'il envoya chercher Michel-Ange: «Je veux avoir tout ton temps.»

Michel-Ange s'excusa sur le contrat qu'il venait de signer avec le duc

d'Urbin. «Comment, s'écria Paul III, il y a trente ans que j'ai ce

désir, et, maintenant que je suis pape, je ne pourrais le satisfaire?

Où est-il ce contrat, que je le déchire?»

Buonarotti se voyait déjà vieux, il ne voulait pas mourir insolvable

envers le grand homme qui l'avait aimé. Il fut sur le point de se

retirer sur les terres de la république de Gênes, dans une abbaye de

l'évêque d'Aleria, son ami, et là de consacrer le reste de ses jours à

finir le tombeau.

Quelques mois auparavant, il avait eu dessein d'aller s'établir à

Urbin, sous la protection du duc. Il y avait même envoyé un homme à

lui pour acheter une maison et des terres. En Italie, la protection

des lois était loin de suffire, ce qui, encore aujourd'hui, maintient

l'énergie contre la politesse.

Toutefois, craignant le pouvoir du pape[466], et espérant se tirer

d'affaire avec des promesses, il resta dans Rome.

Paul III, voulant le plier à ses desseins par des égards, lui fit

l'honneur insigne d'une visite officielle; il se rendit chez lui

accompagné de dix cardinaux: il voulut voir le carton du _Jugement_, et

les statues déjà faites pour le tombeau.

Le cardinal de Mantoue, apercevant le _Moïse_, s'écria que cette statue

seule suffirait pour honorer la mémoire de Jules. Paul, en s'en allant,

dit à Michel-Ange: «Je prends sur moi de faire que le duc d'Urbin se

contente de trois statues de ta main; d'autres sculpteurs se chargeront

des trois qui restent à faire.»

En effet, un nouveau contrat fut passé avec les procureurs du duc.

Michel-Ange ne voulut point profiter de cet arrangement forcé, et, sur

les quatre mille ducats qu'il avait reçus, il en déposa quinze cent

quatre-vingts pour le prix des trois statues. Ainsi finit cette affaire

qui, pendant de si longues années, avait troublé son repos[467].

Il faut que l'artiste se réduise strictement, à l'égard des princes,

à sa qualité de fabricant, et qu'il tâche de placer sa fabrique en

pays libre; alors les gens puissants, au lieu de le vexer, seront à

ses pieds. Surtout, l'artiste doit éviter tout lien particulier avec

le souverain chez lequel il habite. Les courtisans lui feraient payer

cher les plaisirs de vanité. En voyant nos mœurs actuelles, le profond

ennui des protecteurs, la bassesse infinie des protégés, je croirais

assez que dorénavant les artistes ne sortiront plus que de la classe

riche[468].

[464] Michel-Ange avait, dit-on, dessiné la _Chute de Satan_.

Un peintre sicilien qui broyait ses couleurs fit une fresque

d'après son carton, à la Trinité-du-Mont[xxxiv], chapelle de

Saint-Georges. Encore que mal exécutée, on prétendait reconnaître

le dessin de Buonarotti dans ces figures nues qui _pleuvent du

ciel_, comme dit Vasari, X, 119.

[xxxiv] C'est dans une des chapelles de cette église,

restaurée par Sa Majesté Louis XVIII, que se trouve, en 1817,

la _Descente de Croix_ faite par Daniel de Volterre sur un

dessin de Michel-Ange. Quoique dégradée au dernier point,

cette peinture de trois siècles l'emporte encore par la

vivacité des couleurs sur les saints peints dans la même

chapelle, en 1816, par les élèves de l'école de France.

[465] CHRONOLOGIE DES PAPES:

Nicolas, précurseur des Médicis, 1447--1455.

Calixte III, 1455--1458.

Pie II, Æneas-Silvius, littérateur célèbre, 1458--1464.

Paul II, 1464--1471.

Sixte IV, 1471--1484.

Innocent VIII, 1484--1492.

Alexandre VI, 1492--1503.

Pie III, 22 septembre 1503--18 octobre 1503.

Jules II, 1503--1513.

Léon X, 1513--1521.

Adrien VI prenait le _Laocoon_ pour une idole, 1522--1523.

Clément VII, 1523--1534, hypocrite et faible, amène les plus

grands malheurs de Rome.

Paul III, 1534--1549, adorait son fils, le plus insolent des

hommes, celui qui viola l'évêque et fut tué dans son fauteuil

à Plaisance.

Jules III, 1550--1555.

Marcel II, vingt et un jours, en 1555.

Paul IV, 1559--1565.

[466] Cellini était toujours à Rome. (Voir les mœurs publiques

sous le pape Farnèse.) La force nécessaire à chaque instant

rendait la _beauté moderne_ impossible.

Cellini est très-bien traduit en anglais.

[467] Voir deux lettres d'Annibal Caro, le célèbre traducteur de

l'_Énéide_, qui demande grâce pour Michel-Ange à un ami du duc

d'Urbin. (_Lettere Pittoriche_, tom. III, pag. 133 et 145.)

[468] Grimm et Collé, _passim_. Le seul grand poëte vivant est

pair d'Angleterre. Je vois bien que l'énergie s'est réfugiée dans

la classe de la société qui n'est pas polie[xxxv]; mais les deux

chambres vont rendre l'énergie à tout le monde, même à cette

grande noblesse qui, par tout pays, se compose de gens effacés,

aussi polis qu'insignifiants. La crainte du mépris force les

pairs anglais à être savants.

[xxxv] Voir l'état des gardes nationaux qui se sont fait tuer

dans les événements de 1814 et 1815. A Paris, les grandes

passions et les exemples de fidélité héroïque sont dans la

classe ouvrière. Les généraux devenus riches ne se battent

plus.

Histoire de la peinture en Italie · 第 387 / 465 题