FIDÉLITÉ AU PRINCIPE DE LA TERREUR.

Il y a dans cette sacristie sept statues de Michel-Ange[460]. A gauche,

l'_Aurore_, le _Crépuscule_, et dans une niche au-dessus, le _duc

Laurent_; c'est Lorenzo, duc d'Urbin, mort en 1518, le plus lâche des

hommes[461]. Sa statue est la plus sublime expression que je connaisse

de la pensée profonde et du génie[462]. Ce fut la seule ironie que

Michel-Ange osa se permettre.

Ici nul mouvement exagéré, nulle ostentation de force: tout est

du naturel le plus exquis. Le mouvement du bras droit surtout est

admirable; il tombe négligemment sur la cuisse; toute la vie est à la

tête.

A droite, le _Jour_, la _Nuit_ et _Julien de Médicis_. Dans les deux

figures d'hommes âgés, qui sont sur les tombeaux, on trouve une

imitation frappante du _Torse du Belvédère_; mais imitation teinte du

génie de Michel-Ange. Le torse était probablement Hercule mis au rang

des dieux, et recevant Hébé des mains de Jupiter. Pour rendre sensible

la teinte de divinité, l'artiste grec a diminué la saillie de tous les

muscles et de toutes les petites parties. Il a passé avec une douceur

extrême des saillies aux parties rentrantes. Tout cela pour produire un

effet contraire à celui que se proposait Michel-Ange[463].

Ses principes sur la nécessité de la terreur ne sont nulle part

plus frappants que dans la _Madone_ avec l'_Enfant Jésus_, qui est

entre les deux tombeaux. Les formes du Sauveur du monde sont celles

d'Hercule enfant. Le mouvement plein de vivacité avec lequel il se

tourne vers sa mère montre déjà la force et l'impatience. Il y a du

naturel dans la pose de Marie, qui incline la tête vers son Fils. Les

plis des vêtements n'ont pas la simplicité grecque, et prennent trop

d'attention. A cela près, les parties terminées sont admirables.

L'idéal de Jésus enfant est encore à trouver. Je suppose toujours deux

choses: que Marie ignore qu'il est tout-puissant, et que Jésus ne veut

pas se montrer Dieu. Le _Jésus_ de la _Madona alla Seggiola_ est trop

fort, et manque d'élégance; c'est un enfant du peuple. Le Corrége a

rendu divinement les yeux du Sauveur du monde, comme il rendait tout ce

qui était amour; mais les traits n'ont pas de noblesse. Le Dominiquin,

si admirable dans les enfants, les a toujours faits timides. Le

Guide, avec sa beauté céleste, aurait pu rendre l'expression du Dieu

souverainement bon, s'il lui eût été donné de faire les yeux du Corrége.

Dans la sacristie de Saint-Laurent, sculpture, architecture, tout est

de Michel-Ange, à l'exception de deux statues. La chapelle est petite,

bien tenue, dans un jour convenable. C'est un des lieux du monde où

l'on peut le mieux sentir le génie de Buonarotti. Mais le jour que

cette chapelle vous plaira vous n'aimerez pas la musique.

Michel-Ange ne restait à Florence qu'en tremblant. Il se voyait sous

la main du duc Alexandre, jeune tyran qui ne débutait pas mal dans le

genre de Philippe II, mais qui eut la bêtise de se laisser assassiner à

un prétendu rendez-vous avec une des jolies femmes de la ville.

Les Philippe II ont une haine mortelle pour les faiseurs de quatrains,

et Michel-Ange ne sortait point de nuit. Le duc l'ayant envoyé querir

pour monter à cheval et faire avec lui le tour des fortifications,

Buonarotti se rappela contre qui elles avaient été élevées, et répondit

qu'il avait ordre de Clément VII de consacrer tout son temps aux

statues. Il fut heureux de ne pas se trouver à Florence, lors de la

mort du pape.

Voici la suite des tracasseries qui lui rendirent le service de l'en

éloigner.

Les procureurs du duc d'Urbin l'attaquèrent de nouveau; pour leur

répondre il se rendit à Rome. Clément, qui voulait l'avoir à Florence,

lui prêtait toute faveur. Il n'en avait pas besoin pour gagner ce

procès, mais sa plus grande affaire était de ne pas retomber au pouvoir

d'Alexandre. Il fit un arrangement secret avec les gens du duc. Il

n'était réellement à découvert que pour quelques centaines de ducats,

car il n'en avait reçu que quatre mille, sur lesquels il avait payé

tous les faux frais. Il fit l'aveu d'une dette considérable; le pape,

ne se souciant pas de la payer, ne put s'opposer à ce qu'il signât une

transaction qui l'obligeait à passer chaque année huit mois à Rome.

[460] Outre deux candélabres.

[461] «Il più vil di quell' infame schiatta dè Medici,» dit

Alfieri. Après Léon X, cette famille épuisée n'a plus donné que

des imbéciles ou des monstres.

[462] Cette statue rappelle d'une manière frappante le silence du

célèbre Talma.

[463] Époques des statues.

Le _Torse_ fut trouvé in Campofiore, sous Jules II[xxxii].

[xxxii] Metalloteca de' Mercati, page 367, note d'Assalti.

L'_Hercule Farnèse_, qui est à Naples, dans les thermes

d'Antonin, sous Paul III.

Le _Laocoon_, vers la fin du pontificat de Jules II, dans les

bâtiments annexés aux thermes de Titus[xxxiii].

[xxxiii] Felix de' Fredi, qui le trouva, eut une pension

viagère considérable. Dans ce temps, la découverte d'un

monument suffisait pour assurer la fortune d'une famille.

L'_Ariane couchée_, sous Léon X.

Michel-Ange, spectateur de ces découvertes et de l'enthousiasme

qu'elles excitaient, aurait pu sentir le prestige de la nouveauté

si son génie ferme n'eût pas tenu par des racines trop profondes

à la nécessité de faire peur aux hommes pour les mener.

Les plus anciens renseignements sur la découverte des antiques

à Rome se trouvent dans des espèces de _guides_ imprimés pour

les voyageurs. Ces bouquins, intitulés: _Mirabilia Romæ_, furent

imprimés par Adam Rot, de 1471 à 1474. Cela se vendait aux

étrangers avec le Manuel des indulgences: rien de plus vague et

de plus inutile.

Les premières notions précises sont données par le livre que

F. Albertino publia en 1510: _Opusculum de mirabilibus novæ et

veteris Romæ_. Il indique comme étant connus dix ans avant la

mort de Raphaël, et plus de cinquante avant celle de Michel-Ange:

Les deux Colosses de Monte-Cavallo,

L'_Apollon du Belvédère_,

La _Vénus_ avec l'inscription: _Veneri felici sacrum_.

Le _Laocoon_,

Le _Torse_,

L'_Hercule et l'Enfant_,

La statue de _Commode en Hercule_,

Un autre _Hercule_ en bronze,

La _Louve du Capitole_, qui fut frappée de la foudre au sénat,

Le _Cheval de Marc Aurèle_.

Histoire de la peinture en Italie · 第 385 / 465 题