On rapporte que du temps que Michel-Ange travaillait à la Sixtine,
un jour qu'il voulait faire une course à Florence pour la fête de
Saint-Jean, et répondait, comme à son ordinaire: «_Quand je pourrai_,»
à la question: «Quand finiras-tu?» l'impatient Jules II, à portée
duquel il se trouvait, lui donna un coup de la petite canne sur
laquelle il s'appuyait, en répétant en colère: «_Quand je pourrai!
quand je pourrai!_»
A peine fut-il sorti, que le pontife, craignant de le perdre pour
toujours, lui envoya Accurse, son jeune favori, qui lui fit toutes les
excuses possibles, et le pria de pardonner à un pauvre vieillard qui
avait toujours lieu de craindre de ne pas voir la fin des ouvrages
qu'il ordonnait. Il ajouta que le pape lui souhaitait un bon voyage, et
lui envoyait cinq cents ducats pour s'amuser à Florence.
Jules II (1513), en mourant, chargea deux cardinaux de faire finir
son tombeau. L'artiste, de concert avec eux, fit un nouveau dessin
moins chargé; mais Léon X, qui était le premier pape de Florence,
voulut y laisser un monument. Il ordonna à Michel-Ange d'aller faire
un péristyle de marbre à Saint-Laurent, belle église, qui, comme
vous savez, n'a encore pour façade qu'un mur de brique fort laid.
Michel-Ange quitta Rome les larmes aux yeux; le nouveau pape avait
obligé les deux cardinaux à se contenter de sa promesse de faire à
Florence les statues nécessaires. A peine arrivé à Florence, et de
là à Carrare, il fut dénoncé à Léon X, comme préférant, par intérêt
particulier, les marbres de Carrare, pays étranger, à ceux qu'on
pouvait tirer de la carrière de Pietra-Santa en Toscane. L'artiste
prouva que ces marbres n'étaient pas propres à la sculpture. L'autorité
voulut avoir raison. Michel-Ange se rendit dans les montagnes de
Pietra-Santa; quand les marbres furent tirés de la carrière avec des
peines infinies, il fit établir un chemin difficile pour les conduire
à la mer. De retour à Florence, après plusieurs années de soins, il
trouva que le pape ne songeait plus à Saint-Laurent, et les marbres
sont encore sur le rivage de la mer. Buonarotti, piqué d'avoir vu Léon
X lui donner constamment tort dans cette affaire, et le prendre pour un
homme à argent, resta longtemps sans rien faire. Les gens raisonnables
ne manqueront pas de remarquer qu'il aurait dû profiter du moment
pour finir le tombeau de Jules II. Mais quand les gens raisonnables
comprendront-ils qu'il est certains sujets dont, pour leur honneur, ils
ne devraient jamais parler[445]?
L'Académie de Florence envoya des députés à Léon X, pour le prier de
rendre à sa patrie les cendres du grand poëte florentin, qui sont
encore à Ravenne, où il mourut dans l'exil. L'adresse originale
existe[446]: voici la signature de notre artiste: «Moi, Michel-Ange,
sculpteur, adresse la même prière à Votre Sainteté, offrant de faire au
divin poëte un tombeau digne de lui.»
Voilà tout ce que l'histoire rapporte de Michel-Ange pendant neuf
longues années. On sait qu'il vivait à Florence comme un des nobles les
plus considérés, et l'éclat de sa gloire rejaillissait sur sa famille;
car nous avons vu que son père était pauvre, et cependant lorsque Léon
X vint revoir sa patrie, et y étaler toute sa grandeur, en 1515, Pietro
Buonarotti, frère de Michel-Ange, se trouvait l'un des neuf premiers
magistrats.
Michel-Ange, dégoûté de tout travail, s'était cependant remis par
raison à faire les statues de Jules II, lorsque le poison ravit aux
arts un de leurs plus grands protecteurs.
Ce prince aimable et digne de son beau pays eut pour successeur un
Flamand. Ce barbare voulait faire détruire le plafond de la Sixtine,
qui, disait-il, ressemblait plus à un bain public qu'à la voûte d'une
église[447]. On accusa Michel-Ange, devant lui, d'oublier le tombeau
de Jules, pour lequel cependant il avait déjà reçu seize mille écus
(1523). Buonarotti voulait courir à Rome. Le cardinal de Médicis, qui
quelques mois après fut Clément VII, le retint à Florence pour lui
faire construire la salle de la bibliothèque, la sacristie et les
tombeaux de sa famille à Saint-Laurent. Ce sont les seuls tombeaux
modernes qui aient de la majesté. C'est le genre qui tient le plus au
gouvernement. Les tombeaux antiques étaient sublimes par le souvenir
des hommes qu'ils enfermaient. Les modernes ne sauraient être que
riches, car le souvenir seul de la _vertu_ peut être touchant, le
souvenir de l'_honneur_ n'est qu'amusant. _Saint-Denis_ est mesquin et
gai. Les _Capucins_ de Vienne ressemblent à un cabinet d'antiquailles;
Michel-Ange a vaincu tout cela.
Le pape flamand eut pour successeur Clément VII, prince hypocrite et
faible, dont le sort fut de paraître digne du trône jusqu'à ce qu'il y
montât. Michel-Ange continuait à Florence les travaux ordonnés.
Le duc d'Urbin, neveu de Jules II, lui fit dire qu'il songeât à sa vie,
ou à finir le tombeau de son oncle. Buonarotti vint à Rome. Clément
n'hésita pas à lui conseiller d'attaquer lui-même les agents du duc,
ne doutant pas que Michel-Ange, par le haut prix qu'il mettait aux
ouvrages déjà faits, ne se trouvât créancier de la succession. Rien ne
prouve que Michel-Ange ait suivi ce lâche conseil. Il vit en arrivant
où la politique du pape le conduisait, et n'eut rien de plus pressé que
de regagner Florence. Bientôt après, la malheureuse Rome fut mise à feu
et à sang par l'armée du connétable de Bourbon[448].
[445] L'artiste qui ne voit pas le modèle idéal, que peut-il
faire?
[446] Archives de l'hôpital de Santa-Maria-Nuova, à Florence.
[447] Vianesio, ambassadeur de Bologne, lui faisant remarquer
au Belvédère le groupe de _Laocoon_, il détourna la tête en
s'écriant: «_Sunt idola antiquorum._» (_Lettere de principi_, I,
96.)
[448] Peinture naïve et vive de ce grand événement dans Cellini,
qui se trouva renfermé au château Saint-Ange avec le pape, et qui
y fit les fonctions d'officier d'artillerie.