SUITE DE LA SIXTINE.

C'est, comme on voit, à la Sixtine que sont ces modèles si souvent

cités du genre terrible; et une preuve qu'il faut une âme pour ce

style-là, comme pour le style gracieux, c'est que les Vasari, les

Salviati, les Santi-di-Tito et toute cette tourbe de gens médiocres

de l'école de Florence, qui pendant soixante ans copièrent uniquement

Michel-Ange, n'ont jamais pu parvenir jusqu'au _dur_ et au _laid_, en

cherchant le majestueux et le terrible. Comme, dans la sculpture, le

calme des passions ne peut être rendu que par l'homme qui a senti

toutes leurs fureurs, ainsi, pour être terrible, il faut que l'artiste

offense chacune des fibres pour lesquelles on peut sentir les grâces

charmantes, et de là passe jusqu'à mettre notre sûreté en péril.

En France, nous confondons l'_air grand_ avec l'air grand

seigneur[438]; c'est à peu près le contraire. L'un vient de l'habitude

des grandes pensées, l'autre de l'habitude des pensées qui occupent les

gens de haute naissance. Comme les grands seigneurs n'ont jamais existé

en Italie, il est rare de voir un Français sentir Michel-Ange.

L'air de hauteur des figures de la Sixtine, l'audace et la force

qui percent dans tous leurs traits, la lenteur et la gravité des

mouvements, les draperies qui les enveloppent d'une manière hors

d'usage et singulière, leur mépris frappant pour ce qui n'est

qu'humain, tout annonce des êtres à qui parle _Jéhovah_, et par la

bouche desquels il prononce ses arrêts.

Ce caractère de majesté terrible, et surtout frappant dans la figure

du _prophète Isaïe_, qui, saisi par de profondes réflexions pendant

qu'il lisait le livre de la loi, a placé sa main dans le livre pour

marquer l'endroit où il en était, et, la tête appuyée sur l'autre

bras, se livrait à ses hautes pensées, quand tout à coup il est appelé

par un ange. Loin de se livrer à aucun mouvement imprévu, loin de

changer d'attitude à la voix de l'habitant du ciel, le prophète tourne

lentement la tête, et semble ne lui prêter attention qu'à regret[439].

Ces figures sont au nombre de douze; celle de _Jonas_, si admirable

par la difficulté vaincue; le _prophète Jérémie_, avec cette draperie

grossière qui donne le sentiment de la négligence qu'on a dans le

malheur, et dont les grands plis ont cependant tant de majesté; la

_Sibylle Érithrée_, belle quoique terrible[440]. Toutes font connaître

à l'homme sensible une nouvelle beauté idéale. Aussi Annibal Carrache

préférait-il de beaucoup la voûte de la chapelle Sixtine au _Jugement

dernier_. Il y trouvait moins de science.

Tout est nouveau et cependant varié, dans ces vêtements, dans ces

raccourcis, dans ces mouvements pleins de force.

Il faut faire une réflexion sur la majesté. Un grand poëte qui a

chanté Frédéric II me disait un jour: Le roi, ayant appris que les

souverains étrangers blâmaient son goût pour les lettres, dit au corps

diplomatique réuni à une de ses audiences: «Dites à vos maîtres que si

je suis moins roi qu'eux, je le dois à l'étude des lettres.»

Je pensai sur-le-champ: mais vous, grand poëte, quand vous chantiez

la magnanimité de Frédéric, vous sentiez donc que vous mentiez; vous

cherchiez donc à faire effet; vous étiez donc hypocrite.

Grand défaut de la poésie sérieuse, et que n'eut pas Michel-Ange, il

était dupe de ses prophètes.

L'impatient Jules II, malgré son grand âge, voulut plusieurs fois

monter jusqu'au dernier étage de l'échafaud. Il disait que cette

manière de dessiner et de composer n'avait paru nulle part. Quand

l'ouvrage fut à moitié terminé, c'est-à-dire quand il fut fini de la

porte au milieu de la voûte, il exigea que Michel-Ange le découvrît;

Rome fut étonnée.

On dit que Bramante demanda au pape de donner le reste de la voûte à

Raphaël, et que le génie de Buonarotti fut troublé par l'idée de cette

nouvelle injustice. On accuse Raphaël d'avoir profité de l'autorité

de son oncle pour pénétrer dans la chapelle et étudier le style de

Michel-Ange avant l'exposition publique. C'est une de ces questions

qu'on ne peut décider, et j'y reviendrai dans la vie de Raphaël. Au

reste, la gloire du peintre d'Urbin n'est point de n'avoir pas étudié,

mais d'avoir réussi. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Michel-Ange,

poussé à bout, découvrit au pape les iniquités de Bramante, et fut

plus en faveur que jamais. Il racontait, sur ses vieux jours, à ceux

qui lui disaient que cette seconde moitié de la voûte était peut-être

ce qu'il avait jamais fait de plus sublime en peinture, qu'après cette

exposition partielle il referma la chapelle et continua son travail,

mais, pressé par la furie de Jules II, il ne put terminer ces fresques

comme il l'aurait voulu[441]. Le pape, lui demandant un jour quand

il finirait, et l'artiste répondant comme à l'ordinaire, «Quand je

serai content de moi:--Je vois que tu veux te faire jeter à bas de cet

échafaud, reprit le pape.» C'est ce dont je te défie, dit en lui-même

le peintre; et, étant allé sur le moment à la Sixtine, il fit démonter

l'échafaud. Le lendemain, jour de Toussaint 1511, le pape eut la

satisfaction qu'il désirait depuis si longtemps, il dit la messe dans

la Sixtine.

Jules II se donna à peine le temps de terminer les cérémonies du jour,

il fit appeler Michel-Ange pour lui dire qu'il fallait enrichir les

tableaux de la voûte avec de l'or et de l'outremer (1511). Michel-Ange,

qui ne voulait pas refaire son échafaud, répondit que ce qui manquait

n'était d'aucune importance.--Tu as beau dire, il faut mettre de

l'or.--Je ne vois pas que les hommes portent de l'or dans leurs

vêtements, répondit Michel-Ange.--La chapelle aura l'air pauvre.--Et

les hommes que j'ai peints furent pauvres aussi.

Le pape avait raison. Son métier de prêtre[442] lui avait donné des

lumières. La richesse des autels et la splendeur des habits augmentent

la ferveur des fidèles qui assistent à une grand'messe.

Michel-Ange reçut pour cet ouvrage trois mille ducats, dont il dépensa

environ vingt-cinq en couleurs[443].

Ses yeux s'étaient tellement habitués à regarder au-dessus de sa tête,

qu'il s'aperçut vers la fin, avec une vive inquiétude, qu'en dirigeant

ses regards vers la terre il n'y voyait presque plus; pour lire une

lettre, il était obligé de la tenir élevée: cette incommodité dura

plusieurs mois.

Après le plafond de la Sixtine, sa faveur fut hors d'atteinte; Jules II

l'accablait de présents. Ce prince sentait pour lui une vive sympathie,

et Michel-Ange était regardé dans Rome comme le plus chéri de ses

courtisans.

[438] Duclos, _Considérations_.

[439] Les prophètes de Michel-Ange ont de commun avec l'antique

l'attention profonde, et par conséquent le mouvement de la bouche.

[440] C'est un ennemi qu'on estime.

[441] Par exemple, les siéges des prophètes ne sont pas dorés

dans la seconde moitié de la chapelle.

[442] Louis XIV a dit: «Mon métier de roi.» R. C.

[443] En multipliant par dix les sommes citées pendant le

seizième siècle, on a la somme qui achèterait aujourd'hui

les mêmes choses: Michel-Ange reçut quinze mille francs, qui

équivalent à cent cinquante mille francs.

Histoire de la peinture en Italie · 第 374 / 465 题