EN QUOI PRÉCISÉMENT IL DIFFÈRE DE L'ANTIQUE.

Tandis que ces idées étaient bien présentes aux nouveaux arrivants, je

les conduisais au musée Pio-Clémentin, car à Rome le plus ancien arrivé

fait le cicerone.

Comment faire naître la terreur par la forme d'un bras?

Je leur faisais voir le fleuve antique où Michel-Ange a fait la tête,

le bras droit avec l'urne, et quelques petits détails: «Regardez bien

le bras gauche, le torse, les jambes qui sont antiques, figurez-vous

l'être auquel ce corps doit appartenir, et de là sautez brusquement

au bras et à la tête de Michel-Ange. Vous trouverez quelque chose

de _chargé_ et de _forcé_.» Très-souvent l'on ne voyait que les

différences physiques. Ce jour-là, nous quittions bien vite le Musée,

et nous allions dans le monde.

Les limites des deux styles sont encore plus frappantes si l'on compare

les jambes antiques de l'_Hercule Farnèse_ à Naples, avec les jambes

qu'avait faites Guglielmo della Porta, peut-être d'après le modèle de

Michel-Ange. Vingt ans après avoir découvert et restauré la statue, on

retrouva les jambes antiques (1560), et Michel-Ange conseilla, dit-on,

de laisser les modernes[428].

Il y avait au moins, chez ce grand homme, défaut de sentiment pour

l'harmonie générale. Mais probablement il prenait cette _douceur_ de

l'antique pour une beauté de convention.

Si Corneille avait refait le rôle de Bajazet dans la tragédie de

Racine, n'aurions-nous pas raison de préférer ce rôle à celui de

l'auteur? Voilà ce que Michel-Ange croyait sentir.

Je sortais un jour du musée Clémentin avec un duc fort riche et fort

_libéral_, mais pour qui le difficile[429] est toujours synonyme de

beau. Il proscrivait Michel-Ange avec hauteur, et j'étais furieux.

«Convenez donc, lui disais-je, que la vanité, que les gens de votre

naissance mettent dans les cordons, vous la portez dans les arts:

Vous êtes plus heureux de posséder tel manuscrit ignoré et inutile,

ou tel vieux tableau de Crivelli[430], que de voir une nouvelle

madone de Raphaël, et malgré la sagacité et la force de votre génie,

vous n'êtes pas juge compétent dans les arts. Je vous demande un peu

d'attention pour le mot _idéaliser_. L'antique altère la nature en

diminuant la saillie des muscles, Michel-Ange en l'augmentant. Ce sont

deux partis opposés. Celui de l'antique triomphe depuis cinquante

ans, et proscrit Michel-Ange avec la rage d'un _ultra_. Le parti de

l'antique a l'honneur d'être le plus noble, et vous avez l'avantage du

nombre, je l'avoue. Il y a cinquante amateurs du _difficile_ contre un

homme sensible qui aime le beau. Mais dans cent ans, même les gens à

vanité répéteront les jugements des gens sensibles, car à la longue on

s'aperçoit que les aveugles ne jugent pas des couleurs. Contentez-vous

de vous moquer des ridicules que se donnent les pauvres gens sensibles;

leur royaume n'est pas de ce monde. Battez-les dans le salon, mais,

le lendemain matin, ne comparez pas votre réveil soucieux et sec au

bonheur que leur donne encore le souvenir de _Teresa et Claudio_[431].

«A côté d'un de ces beaux sites des environs de Rome, reproduits si

divinement par le pinceau suave du Lorrain, portez une chambre obscure,

vous aurez un paysage dans la chambre obscure. C'est le style de

l'école de Florence avant l'apparition de Michel-Ange. Vous aurez le

même site dans le tableau de l'artiste; mais, en idéalisant, il a mêlé

la peinture de son âme à la peinture du sujet. Il enchantera les cœurs

qui lui ressemblent, et choquera les autres. Il est vrai, le paysage

de la chambre obscure plaira à tous, mais plaira toujours peu.--C'est

ce que nous verrons demain,» dit l'amateur, piqué de l'approbation que

deux ou trois femmes donnaient au parti du sentiment.

Le lendemain, nous prîmes deux des meilleurs paysagistes de Rome,

et une chambre obscure. Nous choisîmes un site[432]; nous priâmes

les artistes de le rendre l'un dans le style paisible et charmant du

Lorrain, l'autre avec l'âme sévère et enflammée de Salvator Rosa.

L'expérience réussit pleinement, et nous donna une idée du style froid

et exact de l'ancienne école, du style noble et tranquille des Grecs,

du style terrible et fort de Michel-Ange. Cela nous avait amusés

pendant quinze jours; on discuta beaucoup, et chacun garda son avis.

Pour moi, j'ai souvent regretté que la salle du couvent de

Saint-Paul[433] et la chapelle Sixtine ne fussent pas dans la même

ville. En allant les voir toutes deux, un de ces jours où l'on voit

tout dans les arts, on en apprendrait plus sur Michel-Ange, le Corrége

et l'antique, que par des milliers de volumes. Les livres ne peuvent

que faire remarquer les circonstances des faits, et les faits manquent

à presque tous les amateurs.

[428] Carlo Dati, _Vite de Pittori_, pag. 117.

[429] Le chant de madame Catalani.

[430] École de Venise.

[431] Joli opéra de Farinelli qu'on donnait alors au théâtre

Alberti.

[432] Près du tombeau des Horaces et des Curiaces.

[433] A Parme.

Histoire de la peinture en Italie · 第 370 / 465 题