SUITE DE LA SIXTINE.

Il y a dans le _Déluge_ une barque chargée de malheureux qui cherchent

en vain à aborder l'arche: battue par des vagues énormes, la barque a

perdu sa voile et n'a plus de moyen de salut; l'eau pénètre, on la voit

couler à fond.

Près de là se trouve le sommet d'une montagne qui, par la crue des

eaux, est devenue comme une île. Une foule d'hommes et de femmes,

agités de mouvements divers, mais tous affreux à voir, cherchent à

se mettre un peu à couvert sous une tente: mais la colère de Dieu

redouble, il achève de les détruire par la foudre et des torrents de

pluie[423].

Le spectateur, choqué de tant d'horreurs, baisse les yeux et s'en

va. Il m'est arrivé de ne pouvoir retenir à la Sixtine de nouveaux

arrivants que j'y avais conduits. Les jours suivants, je ne pouvais

plus les faire arrêter dans les églises de Rome devant aucun ouvrage

de Michel-Ange. J'avais beau leur dire: «Il est au-dessus d'un homme,

quelque grand qu'on veuille le supposer, de deviner, non pas une

vérité isolée, mais tout l'ensemble de l'état futur du genre humain.

Michel-Ange pouvait-il prévoir quelle marche prendrait l'esprit humain;

si par exemple il serait soumis à l'influence de la liberté de la

presse ou à celle de l'inquisition?»

On sent qu'il était tout à fait impossible de trouver ou de reconnaître

la beauté des dieux ou le _beau idéal antique_, sous l'empire universel

d'un préjugé aussi féroce que celui qui représentait Dieu comme l'être

souverainement méchant[424]. Une religion qui admettait la prescience

dans sa Divinité, et qui ajoutait: _Multi sunt vocati, pauci vero

electi_[425], défendait à jamais à ses Michel-Ange de devenir des

Phidias[426]. Elle faisait bien toujours son Dieu à l'image de l'homme;

mais, l'idéalisant en sens contraire, elle lui ôtait la bonté, la

justice et les autres passions aimables, pour ne lui réserver que les

fureurs de la vengeance et la plus sombre atrocité[427].

Quelle figure auraient faite dans le _Jugement dernier_ le _Jupiter

Mansuetus_ ou l'_Apollon_ du Belvédère? Ils y auraient semblé niais.

L'ami de Savonarole ne voyait pas la bonté dans ce juge terrible qui,

pour les erreurs passagères de cette courte vie, précipite dans une

éternité de souffrances.

Le fond de tout grand génie est toujours une bonne logique. Tel fut

l'unique tort de Michel-Ange. Semblable à ces malheureux que l'on voit

figurer de temps en temps devant les tribunaux, et qui assassinent les

petits enfants pour en faire des anges, il raisonna juste d'après des

principes atroces.

Être trop fort dans ce qui manque à la plupart des grands hommes fut

l'unique malheur de cet être étonnant. La nature lui donna le génie,

une santé de fer, une longue carrière, elle aurait dû, pour achever

son ouvrage, le faire naître sous l'empire de préjugés raisonnables,

chez un peuple où les dieux ne fussent que des hommes riches et heureux

comme en Grèce, ou dans un pays où l'Être suprême fût souverainement

juste, comme parmi certaines sectes de l'Angleterre.

[423] Le Dieu des catholiques pouvait les anéantir sans

souffrances en un clin d'œil. Les souffrances sans témoins sont

inutiles. Voyez Bentham.

[424] Quel est en France le vrai chrétien qui, en lisant le sage

abbé Fleury, ne voie avec orgueil que rien n'est plus opposé que

la superstition italienne du quinzième siècle et la religion

sublime et consolante des de Belloy et des du Voisin. Si nous

avons le bonheur de suivre la religion de l'Évangile dégagée

de toutes les superstitions dont l'intérêt personnel l'avait

souillée, à qui avons-nous une telle obligation, si ce n'est à ce

clergé français, aussi remarquable par les lumières que par la

haute pureté de ses mœurs?

Comme historien, nous prions toujours le lecteur de se souvenir

que Michel-Ange ne put vivre et employer son génie que sous

l'influence des idées du quinzième siècle. Voilà pourquoi nous

nous trouvons forcés d'entrer dans le développement de ces idées

et d'en admettre les conséquences.

Ce n'est qu'en tremblant que, dans un livre destiné à analyser

l'effet des passions les plus mondaines, nous touchons aux plus

redoutables vérités du christianisme. Ri. C.

[425] Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.

[426] Comparez la mythologie à la Bible (toujours sous le rapport

de l'art).

[427] Ce qui est peut-être un malheur pour la peinture; mais

qu'est-ce que des arts frivoles comparés aux intérêts éternels de

la morale et des gouvernements basés sur la religion? Ri. C.

Histoire de la peinture en Italie · 第 368 / 465 题