CHAPELLE SIXTINE.

Les gens qui n'ont aucun goût pour la peinture voient du moins avec

plaisir les portraits en miniature. Ils y trouvent des couleurs

agréables et des contours que l'œil saisit avec facilité. La peinture

à l'huile leur semble avoir quelque chose de rude et de sérieux;

surtout les couleurs leur paraissent moins belles. Il en est de même

des jeunes amateurs relativement aux tableaux à fresque. Ce genre est

difficile à voir; l'œil a besoin d'une éducation, et, cette éducation,

l'on ne peut guère se la donner qu'à Rome.

A ce moment du voyage de l'âme sensible vers le beau pittoresque, se

trouve cet écueil si dangereux: «Prendre pour admirable ce qui, dans le

fait, ne donne aucun plaisir.»

Rome est la ville des statues et des fresques. En y arrivant, il faut

aller voir les scènes de l'histoire de Psyché peintes par Raphaël dans

le vestibule du palais de la Farnésine. On trouvera dans ces groupes

divins une dureté dont Raphaël n'est pas tout à fait coupable, mais qui

est fort utile aux jeunes amateurs et facilite beaucoup la vision.

Il faut résister à la tentation, et fermer les yeux en passant devant

les tableaux à l'huile. Après deux ou trois visites à la Farnésine, on

ira à la galerie Farnèse d'Annibal Carrache.

On ira voir la salle des Papyrus, peinte à la bibliothèque du Vatican

par Raphaël Mengs. Si, par sa fraîcheur et son afféterie, ce plafond

fait plus de plaisir que la galerie de Carrache, il faut s'arrêter.

Cette répugnance ne tient pas à la différence des âmes, mais à

l'imperfection des organes. Une quinzaine de jours après, l'on peut se

permettre l'entrée des chambres de Raphaël au Vatican. A l'aspect de

ces murs noircis, l'œil jeune encore s'écriera: _Raphael ubi es?_ Ce

n'est pas mettre trop de temps que d'accorder huit jours d'étude pour

sentir les fresques de Raphaël. Tout est perdu si l'on use sur des

tableaux à l'huile la sensibilité à la peinture déjà si desséchée par

les contrariétés du voyage.

Après un mois de séjour à Rome, pendant lequel l'on n'aura vu que des

statues, des maisons de campagne, de l'architecture ou des fresques,

l'on peut enfin, un jour de beau soleil, se hasarder à entrer dans la

chapelle Sixtine: il est encore fort douteux que l'on trouve du plaisir.

L'âme des Italiens, pour lesquels peignit Michel-Ange, était formée par

ces hasards heureux qui donnèrent au quinzième siècle presque toutes

les qualités nécessaires pour les arts, mais de plus, et même chez les

habitants de la Rome actuelle, si avilis par la théocratie, l'œil

est formé dès l'enfance à voir toutes les différentes productions des

arts. Quelque supériorité que veuille s'attribuer un habitant du Nord,

d'abord très-probablement son âme est froide; en second lieu, son œil

ne sait pas voir, et il est arrivé à un âge où l'éducation physique est

devenue bien incertaine.

Mais supposons enfin un œil qui sache voir et une âme qui puisse

sentir. En levant les yeux au plafond de la Sixtine, vous apercevez des

compartiments de toutes les formes, et la figure humaine reproduite

sous tous les prétextes.

La voûte est plane, et Michel-Ange a supposé des arêtes soutenues par

des cariatides; ces cariatides, comme il est naturel de le penser, sont

vues en raccourci. Tout autour de la voûte, et entre les fenêtres,

sont les figures de prophètes et de sibylles. Au-dessus de l'autel où

se dit la messe du pape, on voit la figure de Jonas, et, au centre de

la voûte, à partir du Jonas jusqu'au-dessus de la porte d'entrée, sont

représentées les scènes de la Genèse dans des compartiments carrés,

alternativement plus grands et plus petits. C'est ces compartiments

qu'il faut isoler par la pensée de tout ce qui les environne, et juger

comme des tableaux. Jules II avait raison, ce travail serait bien plus

facile si les peintures étaient relevées par des fonds d'or comme à la

salle des Papyrus. A cette distance, l'œil a besoin de quelque chose

d'éclatant.

La sculpture grecque ne voulut rien reproduire de terrible: on avait

assez des malheurs réels. Ainsi, dans le domaine de l'art, rien ne peut

être comparé à la figure de l'Être éternel tirant le premier homme du

néant[421]. La pose, le dessin, la draperie, tout est frappant; l'âme

est agitée par des sensations qu'elle n'est pas habituée à recevoir par

les yeux. Lorsque dans notre malheureuse retraite de Russie nous étions

tout à coup réveillés au milieu de la nuit sombre par une canonnade

opiniâtre, et qui à chaque moment semblait se rapprocher, toutes les

forces de l'homme se rassemblaient autour du cœur, il était en présence

du destin, et, n'ayant plus d'attention pour tout ce qui était d'un

intérêt vulgaire, il s'apprêtait à disputer sa vie à la fatalité. La

vue des tableaux de Michel-Ange m'a rappelé cette sensation presque

oubliée. Les âmes grandes jouissent d'elles-mêmes, le reste a peur et

devient fou.

Il serait absurde de chercher à décrire ces peintures. Les monstres

de l'imagination se forment par la réunion de diverses parties qu'on

a observées dans la nature. Mais aucun lecteur qui n'a pas été devant

les fresques de Michel-Ange, n'ayant jamais vu une seule des parties

dont il compose les êtres surnaturels, et cependant, dans la nature

qu'il nous fait apparaître, il faut renoncer à en donner une idée. On

pourrait lire l'Apocalypse, et un soir, à une heure avancée de la nuit,

l'imagination, obsédée des images gigantesques du poëme de saint Jean,

voir des gravures parfaitement exécutées d'après la Sixtine. Mais plus

les sujets sont au-dessus de l'homme, plus les gravures devraient être

exécutées avec soin pour attirer les yeux.

Les tableaux de cette voûte peints sur toile formeraient cent tableaux

aussi grands que la _Transfiguration_. On y trouve des modèles de tous

les genres de perfection, même de celle du clair-obscur. Dans de petits

triangles au-dessus des fenêtres on découvre des groupes qui sont

presque tous remplis de grâce[422].

[421] Quatrième carré.

[422] Ces triangles, que la plupart des voyageurs n'aperçoivent

même pas, sont au nombre de soixante-huit. Il faut avoir le

courage de faire le tour de la chapelle dans la galerie qui passe

devant les fenêtres. (Écrit ce chapitre dans cette galerie le 13

janvier 1807.)

Histoire de la peinture en Italie · 第 366 / 465 题