A peine la statue finie, Buonarotti reçut un courrier qui l'appelait à
Rome. Bramante ne put parer le coup: il trouva Jules II inébranlable
dans la volonté d'employer ce grand homme, seulement il ne songeait
plus au tombeau. Le parti de Bramante venait de faire appeler à la cour
son parent Raphaël. Les courtisans l'opposaient à Michel-Ange. Ils
avaient eu pour agir tout le temps que Michel-Ange avait été retenu à
Bologne. Ils inspirèrent au pape, qui était cependant un homme ferme
et un homme d'esprit, l'idée singulière de faire peindre par ce grand
sculpteur la voûte de la chapelle Sixte IV au Vatican.
Ce fut un coup de partie; ou Michel-Ange n'acceptait pas, et alors
il s'aliénait à jamais le bouillant Jules II, ou il entreprenait ces
fresques immenses, et il restait nécessairement au-dessous de Raphaël.
Ce grand peintre travaillait alors aux célèbres chambres du Vatican, à
vingt pas de la Sixtine.
Jamais piége ne fut mieux dressé, Michel-Ange se vit perdu. Changer de
talent au milieu de sa carrière, entreprendre de peindre à fresque, lui
qui ne connaissait pas même les procédés de ce genre, et de peindre une
voûte immense dont les figures devaient être aperçues de si bas! Dans
son étonnement, il ne savait qu'opposer à une telle déraison. Comment
prouver ce qui est évident?
Il essaya de représenter à Sa Sainteté qu'il n'avait jamais fait
en peinture d'ouvrage de quelque importance, que celui-ci devait
naturellement regarder Raphaël; mais enfin il comprit dans quel pays il
était.
Plein de rage et de haine pour les hommes, il se mit à l'ouvrage,
fit venir de Florence les meilleurs peintres à fresque[418], les fit
travailler à côté de lui. Quand il eut vu le mécanisme de ce genre,
il abattit tout ce qu'ils avaient fait, les paya, se renferma seul
dans la chapelle, et ne les revit plus: les autres, fort mécontents,
repartirent pour Florence.
Lui-même il faisait le crépi, broyait ses couleurs, et prenait tous ces
soins pénibles que dédaignaient les peintres les plus vulgaires.
Pour comble de contrariété, à peine avait-il fini le tableau du
_Déluge_, qui est un des principaux, qu'il vit son ouvrage se couvrir
de moisissure et disparaître. Il abandonna tout, et se crut délivré.
Il alla au pape, lui expliqua ce qui arrivait, ajoutant: «Je l'avais
bien dit à Votre Sainteté, que cet art-là n'est pas le mien. Si vous
ne croyez pas à ma parole, faites examiner[419].» Le pape envoya
l'architecte Sangallo, qui montra à Michel-Ange qu'il avait mis trop
d'eau dans la chaux employée au crépi, et il fut obligé de reprendre
son travail.
Ce fut avec ces sentiments que seul, en vingt mois de temps, il termina
la voûte de la chapelle Sixtine: il avait alors trente-sept ans.
Chose unique dans l'histoire de l'esprit humain, qu'on ait fait sortir
un artiste, au milieu de sa carrière, de l'art qu'il avait toujours
exercé, qu'on l'ait forcé à débuter dans un autre, qu'on lui ait
demandé, pour son coup d'essai, l'ouvrage le plus difficile et de la
plus grande dimension qui existe dans cet art, qu'il s'en soit tiré en
aussi peu de temps sans imiter personne, d'une manière qui est restée
inimitable, et en se plaçant au premier rang dans cet art qu'il n'avait
point choisi!
On n'a rien vu depuis trois siècles qui rappelle, même de loin, ce
trait de Michel-Ange. Quand on considère ce qui dut se passer dans
l'âme d'un homme aussi délicat sur la gloire, et aussi sévère pour
lui-même, lorsque, ignorant même les procédés mécaniques de la fresque,
il se chargea de cet ouvrage immense, on croit apercevoir en lui une
force de caractère égale, s'il se peut, à la grandeur de son génie.
L'étranger qui pénètre pour la première fois dans la chapelle Sixtine,
grande à elle seule comme une église, est effrayé de la quantité de
figures et d'objets de tout genre qui couvrent cette voûte.
Sans doute il y a trop de peinture. Chacun des tableaux ferait un effet
centuple s'il était isolé au milieu d'un plafond de couleur sombre.
C'était le début d'une passion. On retrouve le même défaut dans les
loges de Raphaël et dans les chambres du Vatican[420].
[418] Jacopo di Sandro, Agnolo di Donnino, Judaco, Bugiardini,
son ami Granacci, Aristotile di san Gallo. Voyez Vasari, X, 77.
[419] Condivi, 28.
[420] La _Voûte_ et le _Jugement dernier_, au fond de la
chapelle, sont de Michel-Ange; le reste des murailles a été peint
par Sandro, Pérugin et les autres peintres venus de Florence. Il
y a un très-bon Pérugin.