RÉCONCILIATION, STATUE COLOSSALE A BOLOGNE.

A peine fut-il à Florence que le gonfalonier reçut du pape un bref

plein de menaces. Mais Soderini le voyait revenir avec plaisir, et

avait à cœur de lui faire peindre la salle du Conseil d'après son

fameux carton. Michel-Ange perfectionnait ce dessin célèbre. Cependant

on reçut un second bref, et immédiatement après un troisième[414].

Soderini le fit appeler: «Tu t'es conduit avec le pape comme ne

l'aurait pas fait un roi de France; nous ne voulons pas entreprendre

une guerre pour toi, ainsi prépare-toi à partir.»

Michel-Ange songea à se retirer chez le Grand Turc. Ce prince, dans

l'idée de jeter un pont de Constantinople à Péra, lui avait fait faire

des propositions brillantes par quelques moines franciscains.

Soderini mit tout en œuvre pour le retenir en Italie. Il lui représenta

qu'il trouverait chez le sultan un bien autre despotisme qu'à Rome, et

qu'après tout, s'il avait des craintes pour sa personne, la république

lui donnerait le titre de son ambassadeur.

Sur ces entrefaites, le pape, qui faisait la guerre, eut des succès.

Son armée prit Bologne, il y vint lui-même, et montrait beaucoup de

joie de la conquête de cette grande ville. Cette circonstance donna à

Michel-Ange le courage de se présenter. Il arrive à Bologne; comme il

se rendait à la cathédrale pour y entendre la messe, il est rencontré

et reconnu par ces mêmes courriers du pape qu'il avait repoussés avec

perte quelques mois auparavant. Ils l'abordent civilement, mais le

conduisent sur-le-champ à Sa Sainteté, qui, dans ce moment, était à

table au palais des Seize, où elle avait pris son logement. Jules II,

le voyant entrer, s'écrie transporté de colère: «Tu devais venir à

nous, et tu as attendu que nous vinssions te chercher.»

Michel-Ange était à genoux, il demandait pardon à haute voix: «Ma faute

ne vient pas de mauvais naturel, mais d'un mouvement d'indignation: je

n'ai pu supporter le traitement que l'on m'a fait dans le palais de

Votre Sainteté.» Jules, sans répondre, restait pensif, la tête basse et

l'air agité, quand un évêque, envoyé par le cardinal Soderini, frère

du gonfalonier, afin de ménager le raccommodement, prit la parole pour

représenter que Michel-Ange avait erré par ignorance, que les artistes

tirés de leur talent étaient tous ainsi... Sur quoi le fougueux Jules

l'interrompant par un coup de canne[415]: «Tu lui dis des injures que

nous ne lui disons pas nous-mêmes, c'est toi qui es l'ignorant; ôte-toi

de mes yeux;» et comme le prélat tout troublé ne se hâtait pas de

sortir, les valets le mirent dehors à coups de poing[416]. Jules, ayant

exhalé sa colère, donna sa bénédiction à Michel-Ange, le fit approcher

de son fauteuil, et lui recommanda de ne pas quitter Bologne sans

prendre ses ordres.

Peu de jours après, Jules le fit appeler: «Je te charge de faire mon

portrait; il s'agit de jeter en bronze une statue colossale que tu

placeras sur le portail de Saint-Pétrone.» Le pape mit en même temps à

sa disposition une somme de mille ducats.

Michel-Ange ayant fini le modèle en terre avant le départ du pape,

ce prince vint à l'atelier. Le bras droit de la statue donnait la

bénédiction. Michel-Ange pria le pape de lui indiquer ce qu'il devait

mettre dans la main gauche, un livre, par exemple: «Un livre! un livre!

répliqua Jules II, une épée, morbleu! car pour moi je ne m'entends pas

aux lettres.» Puis il ajouta, en plaisantant sur le mouvement du bras

droit qui était fort décidé: «Mais, dis-moi, ta statue donne-t-elle la

bénédiction ou la malédiction?--Elle menace ce peuple s'il n'est pas

sage,» répondit l'artiste.

Michel-Ange employa plus de seize mois à cette statue (1508), trois

fois grande comme nature; mais le peuple menacé ne fut pas sage, car

ayant chassé les partisans du pape, il prit la liberté de briser la

statue (1511). La tête seule put résister à sa furie; on la montrait

encore un siècle après; elle pesait six cents livres. Ce monument avait

coûté cinq mille ducats d'or[417].

[414] Julius pp. II, dilectibus filiis prioribus libertatis et

vexillifero justitiæ populi Florentini.

Dilecti filii, salutem et apostolicam benedictionem. Michael

Angelus sculptor, qui a nobis leviter, et inconsulte discessit,

redire ut accepimus ad nos timet, cui nos non succensemus:

novimus hujusmodi hominum ingenia. Ut tamen omnem suspicionem

deponat, devotionem vestram hortamur velit ei nomine nostro

promittere, quod si ad nos redierit, illæsus inviolatusque erit,

et in ea gratia apostolica nos habituros, qua habebatur ante

discessum. Datum Romæ, 8 julii 1506, Pontificatus nostri anno III.

[415] Vasari, X, page 70.

[416] Con matti frugoni diceva Michelagnolo. (Condivi, page 22.)

[417] Le duc Alphonse de Ferrare acheta le bronze et en fit une

belle pièce de canon qu'il nomma la _Giulia_. Il conservait la

tête dans son musée.

Histoire de la peinture en Italie · 第 362 / 465 题