Si Michel-Ange eût connu davantage et la cour et son propre caractère,
il eût senti que la disgrâce approchait. Bramante, ce grand architecte
à qui l'on doit une partie de Saint-Pierre, était fort aimé du pape,
mais fort prodigue. Il employait de mauvais matériaux et faisait des
gains énormes[411]. Il craignit une parole indiscrète: aussitôt il
commença à dire et à faire dire tout doucement, en présence de Sa
Sainteté, que s'occuper de son tombeau avait toujours passé pour être
de mauvais augure. Les amis de l'architecte se réunirent aux ennemis
de Michel-Ange, qui en avait beaucoup, parce que la faveur n'avait
pas changé son caractère. Toujours plongé dans les idées des arts, il
vivait solitaire et ne parlait à personne. Avant sa faveur, c'était du
génie; depuis, ce fut de la hauteur la plus insultante. Toute la cour
se réunit contre lui, il ne s'en douta pas, et le pape, aussi sans s'en
douter, se trouva avoir changé de volonté.
Cette intrigue fut un malheur pour les arts. Le tombeau de Jules II
devait être un monument isolé, carré long, à peu près comme le tombeau
de Marie-Thérèse à Vienne, mais beaucoup plus grand. Il aurait eu
dix-huit brasses de long sur douze de largeur[412]; quarante statues,
sans compter les bas-reliefs, auraient couvert les quatre faces. Sans
doute c'était trop de statues; l'œil n'eût pas eu de repos; mais ces
statues auraient été faites par Michel-Ange dans tout le feu de la
jeunesse, et sous les yeux d'ennemis puissants et excellents juges.
Il est plus que probable que si le projet du tombeau eût tenu,
Michel-Ange se serait consacré pour toujours à la sculpture, et
n'eût pas employé une partie d'une vie si précieuse à réapprendre la
peinture. Il est vrai que ce grand homme y prit une des premières
places; mais enfin la première statue qu'il ait faite pour l'immense
monument qu'on lui fit abandonner est le Moïse, et c'est la première. A
quels chefs-d'œuvre étonnants ne devait-on pas s'attendre dans le genre
colossal et terrible!
D'ailleurs le génie est refroidi par ce genre de malheur, la basse
intrigue le forçant à abandonner un grand projet pour lequel son âme a
longtemps brûlé.
Le dessin du tombeau montre les bizarreries de l'esprit du siècle;
plusieurs statues auraient représenté les arts libéraux: la Poésie, la
Peinture, l'Architecture, etc.; et ces statues auraient été enchaînées
pour exprimer que, par la mort du pape, tous les talents étaient faits
prisonniers de la mort.
Toutes les églises étaient petites pour le dessin de Michel-Ange. En
cherchant dans Rome une place pour le tombeau de Jules, il lui fit
naître l'idée de reprendre les travaux de Saint-Pierre. Michel-Ange ne
se doutait guère qu'un jour, après la mort de son ennemi, cette église
deviendrait, par sa coupole sublime, le monument éternel de sa gloire
dans le troisième des arts du dessin[413].
[411] Guarna a imprimé à Milan, en 1517, un dialogue qui a lieu à
la porte du paradis, entre Saint-Pierre, Bramante, et un avocat
romain. Ce dialogue, plein de feu et fort amusant, montre qu'en
Italie l'on avait bien plus d'esprit et de liberté en 1517 que
trois siècles après. On y voit Bramante, homme d'esprit, très-peu
dupe, et appréciant fort bien les hommes et les choses. Ce dut
être un ennemi fort vif et fort dangereux. Une partie de ce
dialogue, très-bien traduit, forme les seules pages amusantes du
gros livre de Bossi sur Léonard de Vinci, 246 à 249. La prose
italienne d'aujourd'hui vaut la musique française.
[412] Dix mètres quarante-quatre millimètres sur sept mètres
quatre-vingt-seize.
Voir la gravure dans M. d'Agincourt.
[413] Saint-Pierre, commencé par Nicolas V. Les murs étaient
restés à cinq pieds au-dessus du sol. L'ancienne église de
Saint-Pierre ne fut démolie que sous Jules II par Bramante.