L'ART D'IDÉALISER REPARAÎT APRÈS QUINZE SIÈCLES.

Soderini, qui goûtait de plus en plus son talent, le chargea de

peindre à fresque une partie de la salle du Conseil dans le palais du

gouvernement (1504). Léonard de Vinci avait entrepris l'autre moitié.

Il y représentait la victoire remportée à Angbiari sur le célèbre

Piccinino, général du duc de Milan, et avait choisi pour son premier

plan une mêlée de cavalerie avec la prise d'un étendard.

Buonarotti eut à peindre la guerre de Pise, et prit pour sujet

principal une circonstance fournie par le récit de la bataille.

Le jour de l'action, la chaleur était accablante, et une partie de

l'infanterie se baignait tranquillement dans l'Arno, lorsque tout

à coup l'on cria: _Aux armes!_ Un des généraux de Florence venait

d'apercevoir l'ennemi en pleine marche d'attaque sur les troupes de la

république.

Le premier mouvement d'épouvante et de courage produit sur ces soldats,

surpris par le cri: _Aux armes!_ est celui qu'a saisi Michel-Ange.

Benvenuto Cellini, qui a si peu loué, écrivait en 1559: «Ces fantassins

nus courent aux armes, et avec de si beaux mouvements, que jamais ni

les anciens ni les modernes n'ont fait œuvre qui arrive à ce point

d'excellence. Comme je l'ai dit, le carton du grand Léonard avait aussi

un haut degré de beauté. Ces deux cartons furent placés, l'un dans

la salle du Pape, et l'autre dans le palais de Médicis. Tant qu'ils

durèrent, ils furent l'école du monde. Quoique le divin Michel-Ange ait

fait depuis la grande chapelle du pape Jules, il n'atteignit jamais

même à la moitié du talent qu'il avait montré dans la bataille de Pise.

De sa vie il n'est remonté à la sublimité de ces premiers élans de son

génie[408].»

Vasari cite surtout l'expression d'un vieux soldat qui, pour se

garantir du soleil en se baignant, s'était mis sur la tête une couronne

de lierre: il s'assied pour se vêtir: mais ses vêtements ne peuvent

glisser sur des membres mouillés, et il entend le tambour et les cris

qui s'approchent. L'action des muscles de cet homme, et surtout le

mouvement d'impatience de la bouche n'ont jamais été égalés. L'on

se figure les mouvements passionnés, les raccourcis admirables que

Michel-Ange sut trouver parmi tant de soldats nus ou à moitié vêtus.

Emporté par le feu de son génie, à peine, pour ne pas perdre ses idées,

se donnait-il le temps de tracer ses personnages. Les uns avaient les

clairs et les ombres, d'autres étaient au simple contour, d'autres

enfin à peine dessinés au charbon.

Les artistes restèrent muets d'admiration à l'aspect d'un tel ouvrage.

L'art d'idéaliser se montrait pour la première fois: la peinture était

affranchie pour toujours du style mesquin. Ils n'avaient jamais eu

l'idée d'une telle puissance exercée sur les âmes au moyen du dessin.

Tous les peintres à l'envi se mirent à étudier ce _carton_. Aristote

de Sangallo, ami de Michel-Ange; Ridolfo Ghirlandajo, Raphaël

d'Urbin[409], Granacci, Bandinelli, Alphonse Berughetta, Espagnol,

André del Sarto, le Franciabigio, Sansovino, le Rosso, Pontormo, Pierin

del Vaga, tous vinrent y apprendre à voir la nature sous un aspect plus

enflammé et plus fort.

Pour ne pas avoir ce concours d'artistes et de curieux dans le lieu

même où s'assemblait le gouvernement, on fit porter le carton dans une

salle haute, et ce fut l'occasion de sa perte. Lors de la révolution de

1512, quand la république fut abolie, et les Médicis rappelés, personne

ne songeant au chef-d'œuvre de Michel-Ange, Baccio Bandinelli, qui

avait de fausses clefs de la salle, le coupa en morceaux et l'emporta.

A quoi il fut excité par jalousie de ses camarades, et peut-être aussi

par amitié pour Léonard que ce carton faisait paraître froid, et

par haine pour Michel-Ange. Ces fragments se répandirent dans toute

l'Italie; Vasari parle de ceux qui se voyaient de son temps à Mantoue,

dans la maison d'Uberto Strozzi. En février 1575, on voulait les vendre

au grand-duc de Toscane. Depuis il n'en a plus été question.

Tout ce qui reste aujourd'hui de ce grand effort de l'art, pour sortir

de la froide et exacte imitation de la nature, c'est la figure du vieux

soldat gravée par Marc-Antoine, et regravée par Augustin de Venise,

estampe connue en France sous le nom des _Grimpeurs_. Marc-Antoine a

aussi gravé la figure d'un soldat vu par derrière.

Le vulgaire a coutume de dire que Michel-Ange manque d'idéal, et

c'est lui qui, parmi les modernes, a inventé l'idéal. Il se délassait

de l'extrême application qu'il donnait à ce grand ouvrage par la

lecture des poëtes nommés alors vulgaires. Il fit lui-même des vers

italiens[410].

[408] Tome Ier, page 31, édition des classiques.

[409] Ce grand homme vint à Florence vers la fin de 1504.

[410] Imprimés à Florence en 1623 et 1726. Le manuscrit est à la

bibliothèque du Vatican. Les marges sont chargées d'esquisses.

Histoire de la peinture en Italie · 第 354 / 465 题