MICHEL-ANGE, L'HOMME DE SON SIÈCLE.

Veut-on réellement connaître Michel-Ange? Il faut se faire citoyen de

Florence en 1499. Or, nous n'obligeons point les étrangers qui arrivent

à Paris à avoir un cachet de cire rouge sur l'ongle du pouce: nous ne

croyons ni aux apparitions, ni à l'astrologie, ni aux miracles[398]. La

constitution anglaise a montré à la terre la véritable justice, et les

attributs de Dieu ont changé[399]. Quant aux lumières, nous avons les

statues antiques, tout ce que des milliers de gens d'esprit ont dit à

leur sujet, et l'expérience de trois siècles.

Si, à Florence, le commun des hommes eût déjà été à cette hauteur, où

ne se fût pas trouvé le génie de Buonarotti? Mais les idées simples

d'aujourd'hui alors eussent été surnaturelles. C'est par le cœur, c'est

par le ressort intérieur que les hommes de ce temps-là nous laissent si

loin en arrière. Nous distinguons mieux le chemin qu'il faut suivre,

mais la vieillesse a glacé nos jarrets; et, tels que ces princes

enchantés des nuits arabes, c'est en vain que nous nous consumons en

mouvements inutiles, nous ne saurions marcher. Depuis deux siècles, une

prétendue politesse proscrivait les passions fortes, et, à force de

les comprimer, elle les avait anéanties: on ne les trouvait plus que

dans les villages[400]. Le dix-neuvième siècle va leur rendre leurs

droits. Si un Michel-Ange nous était donné dans nos jours de lumière,

où ne parviendrait-il point? Quel torrent de sensations nouvelles et

de jouissances ne répandrait-il pas dans un public si bien préparé

par le théâtre et les romans! Peut-être créerait-il une sculpture

moderne, peut-être forcerait-il cet art à exprimer les passions, si

toutefois les passions lui conviennent. Du moins Michel-Ange lui

ferait-il exprimer les états de l'âme. La tête de Tancrède, après la

mort de Clorinde, Imogène apprenant l'infidélité de Posthumus, la douce

physionomie d'Herminie arrivant chez les bergers, les traits contractés

de Macduff demandant l'histoire du meurtre de ses petits-enfants,

Othello après avoir tué Desdémona, le groupe de Roméo et Juliette se

réveillant dans le tombeau, Ugo et Parisina écoutant leur arrêt de la

bouche de Nicolo, paraîtraient sur le marbre, et l'antique tomberait au

second rang.

L'artiste florentin n'a rien vu de tout cela, mais seulement que la

terreur est le premier sentiment de l'homme, qu'elle triomphe de tout,

qu'il excellait à la faire naître. Sa supériorité dans la science

anatomique est venue lui donner une nouvelle ardeur: il s'en est tenu

là.

Comment aurait-il deviné qu'il y avait une autre beauté? Le beau

antique, de son temps, ne plaisait que comme bien dessiné. Pour admirer

l'_Apollon_, il faut l'urbanité d'Athènes; Michel-Ange se voyait

employé sans cesse à des sujets religieux ou à des batailles: une

férocité sombre faisait la religion de son siècle.

La volupté inhérente au climat d'Italie et les richesses en avaient

éloigné le fanatisme. Avec ses idées de réforme, Savonarole mit un

instant à Florence cette noire passion dans tous les cœurs. Ce novateur

fit effet, surtout sur les âmes fortes, et l'histoire rapporte que

toute sa vie Michel-Ange eut présente à la pensée l'affreuse figure

du moine expirant dans les flammes. Il avait été l'ami intime de ce

malheureux. Son âme, plus forte que tendre, resta empreinte de la

terreur de l'enfer, et il trouva des esprits bien autrement préparés

que nous à fléchir sous ce sentiment. Quelques princes, quelques

cardinaux étaient déistes, mais le pli de la première enfance restait

toujours. Pour nous, nous avons lu Voltaire à douze ans[401].

Tout l'ensemble du quinzième siècle éloigna donc Michel-Ange des

sentiments nobles et rassurants dont l'expression fait la beauté du

dix-neuvième.

Il fut par excellence le représentant de son siècle, et, comme Léonard

de Vinci, il ne devina point les douces mœurs d'un autre âge. La preuve

en est dans cette différence caractéristique: devant un personnage de

Michel-Ange, nous pensons à ce qu'il fait, et non à ce qu'il sent.

La _Mère du Christ_ à la Pietà n'est certainement pas à nos yeux un

modèle de beauté, et cependant, quand Michel-Ange l'eut finie, on lui

reprocha d'avoir fait si belle la mère d'un homme de trente-trois ans.

«Cette mère fut une vierge, répondit fièrement l'artiste, et vous savez

que la chasteté de l'âme conserve la fraîcheur des traits. Il est même

probable que le ciel, pour rendre témoignage de la céleste pureté de

Marie, permit qu'elle conservât le doux éclat de la jeunesse, tandis

que, pour marquer que le Sauveur s'était réellement soumis à toutes les

misères humaines, il ne fallait pas que la divinité nous dérobât rien

de ce qui appartient à l'homme. C'est pour cela que la Vierge est plus

jeune que son âge, et que je laisse au Sauveur toutes les marques du

sien[402].»

Vous voyez le théologien, et non les souvenirs de l'homme passionné

employés avec la hardiesse inflexible d'une logique profonde; son

siècle était bien loin de lui faire quelque objection sur les muscles

trop marqués du Christ. Il n'en a fait qu'un athlète, car avec ses

principes du beau idéal il ne pouvait rendre ses vertus[403].

Pour n'être pas toujours cru sur parole, je transcris quelques-uns des

raisonnements de Vasari[404]: il loue la beauté du Christ, qu'il trouve

_beau_ à cause de la grande exactitude avec laquelle sont rendus les

muscles, les veines, les tendons. Vous savez mieux que moi que c'est

précisément en omettant tous ces détails, et en diminuant la saillie

des muscles que l'artiste grec est parvenu à nous faire dire en voyant

l'_Apollon_: C'est un dieu!

Un jour Michel-Ange vit à Saint-Pierre un grand nombre d'étrangers

qui admiraient son groupe. L'un d'eux demanda le nom de l'auteur; on

répondit: Gobbo de Milan. Le soir, Michel-Ange se laissa renfermer dans

l'église: il avait une lampe et des ciseaux, et, pendant la nuit, grava

son nom sur la ceinture de la Vierge.

[398] Nous parlons des miracles actuels, et sommes pleins

de vénération et de foi pour les miracles que Dieu a jugés

nécessaires pour l'établissement de la vraie religion.

[399] On veut dire que les hommes s'en sont fait une idée plus

juste. (Voyez l'homme de désir.)

[400] Histoire de Maïno, admirable voleur, tué en 1806 près

d'Alexandrie. W. E.

[401] L'auteur est loin d'approuver ce qu'il rapporte comme

historien.

[402] Condivi, page 32. Michel-Ange, comme artiste, pensait

donc avec nous que Dieu ne pouvait exciter la sympathie qu'en

descendant à la faiblesse humaine, ainsi que nous l'avons dit

page 313 à la note [397].

[403] Du reste, cette _Pietà_ de Michel-Ange, dans la première

chapelle à droite en entrant, est trop haut et en trop mauvais

jour. C'est le malheur des trois quarts des ouvrages d'art placés

dans les églises. Cette _Pietà_ fut demandée à Michel-Ange par

l'ambassadeur de France, le cardinal de Villiers, qui la mit à

la chapelle des Français dans l'antique Saint-Pierre. Lorsque

Bramante démolit l'ancienne église, la _Pietà_ de Buonarotti

fut transportée sur l'autel du chœur, et ensuite sur l'autel de

la chapelle du Crucifix[xxxi]. Il y en a une copie en marbre

par Nani à l'église dell' Anima, et à Saint-André une copie en

bronze. L'église de San-Spirito, à Florence, la même où l'on

va voir le _Crucifix_ en bois de Michel-Ange, a une copie en

marbre. A Marcialla, sur la route de Pise, l'on montre une copie

à fresque que l'on dit peinte par Michel-Ange.

[xxxi] Le cardinal de Villiers, abbé de Saint-Denis, et

ambassadeur de Charles VIII auprès d'Alexandre VI, mourut

à Rome en 1499. Le Ciacconio dit de ce cardinal: «Romæ

agens curavit fabricari a Michele Angelo Bonarotta, adhuc

adolescente, excellentissimam iconem marmoream D. Mariæ, et

Filii mortui inter brachia materna jacentis, quam posuit in

capella regia Franciæ D. Petri ad Vaticanum templo.»

[404] Alla quale opera non pensi mai scultore, nè artifice raro

potere aggiugnere di disegno ne di grazia, nè con fatica poter

mai di finezza, politezza, e di straforare il marmo con tanto

d'arte, quanto Michelagnolo vi fece, perchè si scorge in quella

tutto il valore, ed il potere dell'arte. Fra le cose belle che

vi sono, oltre i panni divini, si scorge il morto Christo, e non

si pensi alcuno di belezza di membra e d'artificio di corpo

vedere uno ignudo tanto ben ricerco di muscoli, vene, nerbi,

sopra l'ossatura di quel corpo, ne ancora un morto più simile

al morto di quello. Quivi è dolcissima aria di testa, ed una

concordanza nelle appicature, e congiunture delle braccia, ed in

quelle del corpo e delle gambe, i polsi e le vene lavorate, che

in vero si maraviglia lo stupore, etc., etc. (VASARI, X, page 30.)

Histoire de la peinture en Italie · 第 350 / 465 题