QU'IL N'Y A POINT DE VRAIE GRANDEUR SANS SACRIFICE.

Quelques philosophes d'académie ne manqueront pas de dire que rien

n'est si aisé aux beaux-arts que d'exprimer les sentiments divins.

Cela est d'autant plus aisé, qu'il nous est absolument impossible

même de concevoir le plus simple des sentiments que la Divinité peut

avoir à l'égard de l'homme. Si quelqu'un soutient l'opinion contraire,

offrez-lui de l'encre et du papier, et priez-le d'écrire ce qu'il

conçoit si bien.

Les arts ne sauraient être touchants qu'en peignant des passions

d'hommes, comme vous l'avez vu par l'exemple du plus attendrissant

des spectacles que la religion puisse offrir; dès qu'en admirant les

tableaux sublimes placés dans nos églises il entre dans notre tête la

moindre idée religieuse, nos larmes se sèchent pour toujours[396]. La

religion de F*** n'était qu'un égoïsme tendre.

La jeune femme de Lorette voyait son fils ou son amant assassiné et

la tête appuyée sur ses genoux, ou bien elle croyait que cette mère

si tendre et si malheureuse avait le pouvoir de la faire entrer en

paradis, et elle se repentait amèrement de l'avoir fâchée par ses

péchés.

Le spectateur, qui avait assez réfléchi pour connaître que ce n'était

pas là ce qu'il devait se figurer, ne savait comment faire pour

s'attendrir.

La représentation d'un fait dans lequel Dieu lui-même est acteur

peut être singulière, curieuse, extraordinaire, mais ne saurait

être touchante. Canova lui-même entreprendrait en vain le sujet de

Michel-Ange. Il augmenterait le nombre des paysannes de Lorette,

mais ne nous donnerait pas de nouveaux sentiments. Dieu peut être

bienfaiteur; mais, comme il ne s'_ôte rien_ en nous comblant de

bienfaits, ma reconnaissance, si je la sépare de l'espoir d'obtenir

de nouveaux avantages par la vivacité de ses transports, ma

reconnaissance, dis-je, ne peut qu'être moindre de ce qu'elle serait

envers un homme[397].

Et ce Japonais, me dira-t-on, qui, dans le tableau de _Tiarini_ placé

à Bologne dans la chapelle de Saint-Dominique, voit ressusciter son

enfant par saint François-Xavier; s'il sent la reconnaissance la plus

vive, répondrai-je, c'est par un homme qu'elle lui est inspirée. Si

c'était Dieu qui fît ce miracle, lui qui est tout-puissant, pourquoi

a-t-il laissé mourir ce pauvre enfant? Et même saint François-Xavier,

de quoi se prive-t-il en le ressuscitant? C'est Hercule ramenant

Alceste du royaume des morts, mais ce n'est pas Alceste se sacrifiant

pour sauver les jours de son époux.

Le seul sentiment que la Divinité puisse inspirer aux faibles mortels,

c'est la terreur, et Michel-Ange sembla né pour imprimer cet effroi

dans les âmes par le marbre et les couleurs.

Maintenant que nous avons vu jusqu'où s'étendait la puissance de l'art,

descendons à des considérations uniquement relatives à l'artiste.

[396] Pour faire place au profond respect.

[397] C'est ainsi que notre divin Sauveur s'est fait homme

lorsqu'il a voulu se rendre sensible à la faiblesse humaine.

Les sublimes impressions de tendresse par lesquelles la venue

du Messie a tempéré dans nos cœurs le respect du Dieu d'Israël,

ne sont autre chose que la douce émanation de ce touchant et

incompréhensible mystère.

Histoire de la peinture en Italie · 第 348 / 465 题