On peut faire sa cour à un être tout-puissant, mais on ne peut pas
l'_aimer_. Auprès des rois de la terre notre cœur a des moments
d'ivresse, si le roi nous prend sous le bras pour faire un tour de
jardin.
C'est que notre pensée savoure par avance le bonheur qui sera le
fruit d'un tel degré de faveur. Et puis, quelque puissants que soient
les rois de la terre, ils sont hommes aussi; comme nous ils ont leurs
misères.
Si nous avons fait la guerre avec celui qui nous parle, nous l'avons
vu faire faire, en souriant, un mouvement à son cheval pour éviter un
boulet qui venait en ricochant. Une fois il s'est privé d'un morceau
de pain dans un moment où nous en manquions, pour le donner à un
malheureux blessé. Un autre jour il a pardonné à des espions accusés
d'en vouloir à sa vie. Voilà des actions d'homme, et d'homme aimable,
des choses qui nous montrent que, sous plusieurs rapports, ce roi
est de chair et de sang comme nous; des traits enfin qui peuvent
quelquefois faire passer, avec la rapidité de l'éclair, par un cœur
jeune encore, quelque sentiment ressemblant à de l'amitié.
Mais supposons un instant le prince qui nous traitait si bien
exactement tout-puissant, dans toute l'étendue du terme.
Il n'a pas pu chercher à éviter le boulet qui venait en ricochant, il
n'avait qu'à lui ordonner de s'arrêter.
Il n'a pas eu à s'imposer un bien grand effort pour pardonner à des
assassins ridicules, puisqu'il est immortel.
Il n'a pas pu faire un sacrifice en donnant son dernier morceau de pain
au malheureux blessé. Il fallait guérir sur-le-champ le blessé, ou
mieux encore faire qu'il n'y eût ni blessé ni malheureux; on voit que
le _beau moral_ nous échappe en même temps que l'humanité.
Et même, si ce roi merveilleux vient à guérir le blessé, d'un coup de
baguette, il fait une chose fort aisée, et bien inférieure à l'action
du prince simple mortel, qui lui donnait son dernier morceau de pain.
En un mot, ce roi tout-puissant, cet être fort par excellence, et au
bonheur duquel nous ne saurions contribuer, _ne peut être malheureux_.
Voilà le sceau fatal de l'humanité que je cherche en vain sur son
front. A l'instant je lis dans mon cœur qu'en quelque position qu'on me
place auprès d'un tel être, je ne puis absolument pas l'aimer.
Tel est le plaisir d'aller voir les œuvres des grands artistes: ils
jettent sur-le-champ dans les grandes questions sur la nature de
l'homme[395].
[395] Écrit à Saint-Pierre du Vatican, le 1er juillet, à cinq
heures du matin. C'est le moment de voir les églises à Rome; plus
tard, on est gêné par la présence des fidèles. On fait prévenir
le portier la veille.