Mais la religion vient anéantir en un clin d'œil ce qu'il y aurait
d'attendrissant dans cette histoire, si elle se passait au fond d'une
cabane[394]. Si Marie croit que son Fils est Dieu, et elle ne peut
en douter, elle le croit tout-puissant. Dès lors, le lecteur n'a qu'à
descendre dans son âme, et, s'il est susceptible de quelque sentiment
vrai, il verra que Marie ne peut plus aimer Jésus de l'amour de mère,
de cet amour si intime qui se compose de souvenirs d'une ancienne
protection, et d'espérance d'un soutien à venir.
S'il meurt, c'est apparemment que cela convient à ses desseins, et
cette mort, loin d'être touchante, est odieuse pour Marie, qui, tandis
qu'il se cachait sous une enveloppe mortelle, avait pris de l'amour
pour lui. Il devait tout au moins, s'il avait eu pour elle la moindre
reconnaissance, lui rendre ce spectacle invisible.
Il est superflu de faire remarquer que cette mort est inexplicable pour
Marie. C'est un Dieu tout-puissant et infiniment bon qui souffre les
douleurs d'une mort humaine, pour satisfaire à la vengeance d'un autre
Dieu infiniment bon.
La mort de Jésus, laissée visible à Marie, ne pouvait donc être
pour elle qu'une cruauté gratuite. Nous voilà à mille lieues de
l'attendrissement et des sentiments d'une mère.
[394] Revoir la note [60] à la fin de l'Introduction. Il est
inutile de répéter que nous parlons comme peintres, et que nous
sommes malheureusement réduits à examiner les productions de
l'art sous des rapports purement humains; car, encore une fois,
ce sont les actions et les passions des faibles mortels que nous
voyons dans les tableaux. Quel peintre serait assez sacrilége
pour oser croire qu'il a représenté la Divinité? C'est une
prétention qui n'a pu appartenir qu'aux païens, et ces païens
tout indignes seraient ravis de la _Sainte Cécile_ de Raphaël. Au
Musée, combien d'hérétiques ont éprouvé autant de plaisir que les
vrais dévots. R. C.