VOULUT-IL IMITER L'ANTIQUE?

Après un peu plus d'un an de séjour, Michel-Ange, menacé d'assassinat

par un sculpteur bolonais, rentra dans Florence. Les Médicis en avaient

été chassés depuis longtemps[388], et la tranquillité commençait à

renaître.

Il fit un petit _saint Jean_, ensuite un _Amour endormi_. Un Médicis,

d'une branche républicaine, acheta la première statue, et, charmé de

la seconde: «Si tu l'arrangeais, lui dit-il, de manière qu'elle parût

nouvellement déterrée, je l'enverrais à Rome; elle passerait pour

antique, et tu la vendrais beaucoup mieux.»

Buonarotti, dans le caractère duquel entrait à merveille cette espèce

d'épreuve de son talent, ternit la blancheur du marbre; la statue

partit pour Rome, et Raphaël Riario, cardinal de Saint-George, qui la

crut antique, la paya deux cents ducats. Quelque temps après, la vérité

ayant percé jusqu'à l'Éminence, elle fut vivement piquée de l'injure

faite à la sûreté de son goût. Un de ses gentilshommes fut expédié

en toute hâte à Florence, et feignit de chercher un sculpteur pour

quelque grand travail. Il vit tous les ateliers, et enfin alla chez

Michel-Ange, qu'il pria de lui montrer quelque essai de son talent:

le jeune artiste dit qu'il n'avait dans le moment rien de fini; il

prit une plume, car alors le crayon n'était pas en usage, et, tout en

causant avec le gentilhomme, dessina une main, probablement celle du

Musée de Paris[389]. L'envoyé parut charmé du grandiose de son style,

le loua beaucoup, et lui demanda quel avait été son dernier ouvrage.

Michel-Ange, ne songeant plus à la statue antique, dit qu'il avait

fait une figure de l'Amour endormi, pris à l'âge de six à sept ans,

de telle grandeur, dans telle position, enfin lui décrivit la statue

du cardinal; sur quoi le gentilhomme lui avoua le but de son voyage,

et l'engagea fort à passer à Rome, pays où il trouverait à déployer

et à augmenter ses rares talents. Il lui apprit que, quoique son

commissionnaire ne lui eût envoyé que trente ducats pour la statue,

elle en avait réellement coûté deux cents à Son Éminence, qui lui

ferait justice du fripon. Le cardinal fit en effet arrêter le vendeur,

mais ce fut pour reprendre son argent, et lui rendre la statue; dans

la suite elle fut achetée par César Borgia, qui en fit cadeau à la

marquise de Mantoue.

Il serait important de savoir si le cardinal était réellement

connaisseur. J'ai fait des recherches inutiles. Rien de plus impossible

que l'imitation pour un génie original et bouillant: Michel-Ange devait

se trahir de mille manières.

A Bologne, il était le miroir de la nature. Avant de s'élancer à

sa grande découverte, l'_art d'idéaliser_, se prêta-t-il à imiter

l'antique?

Il brûlait de voir Rome, et suivit de près le gentilhomme, qui le

logea; mais il ne trouva dans le cardinal que de la vanité blessée.

Négligé par le protecteur sur lequel il avait trop compté, il fit

pour un noble Romain, nommé Giacomo Galli, le _Bacchus_ de la galerie

de Florence. Il voulut rendre sensible, dit Condivi, l'idée que

l'antiquité nous a laissée de l'aimable vainqueur des Indes. Son

projet fut de lui donner cette figure riante, ces yeux louchant

légèrement et chargés de volupté, qu'on voit quelquefois dans les

premiers moments de l'ivresse. Le dieu est couronné de pampres, de la

main droite il tient une coupe, qu'il regarde avec complaisance, le

bras gauche est recouvert d'une peau de tigre.

Michel-Ange mit plutôt la peau de tigre que l'animal vivant, afin

de faire entendre que le goût excessif pour la liqueur inventée par

Bacchus conduit au tombeau. Le dieu a dans la main gauche une grappe de

raisin qu'un petit satyre plein de malice mange à la dérobée.

[388] Chassés pour la seconde fois en 1494, ils ne rentrèrent à

Florence qu'en 1512. (VARCHI, lib. I.)

[389] Du moins la main dessinée pour le cardinal était-elle dans

la collection de Mariette.

Histoire de la peinture en Italie · 第 337 / 465 题