VOYAGE A VENISE, IL EST ARRÊTÉ A BOLOGNE.

Le musicien de Laurent de Médicis, un nommé Cardière, qui improvisait

très-bien en s'accompagnant de la lyre, et qui, du vivant du grand

homme, venait tous les soirs chanter devant lui, arriva tout pâle un

matin chez Michel-Ange: il lui conta que Laurent lui était apparu la

nuit précédente, hideusement couvert d'une robe noire tout en lambeaux,

et, d'une voix terrible, lui avait commandé d'aller annoncer à Pierre

que sous peu il serait chassé de Florence. Michel-Ange exhorta son ami

à obéir à leur bienfaiteur. Le pauvre Cardière s'achemina vers la villa

de Careggi pour aller exécuter l'ordre de l'ombre. Il trouva à moitié

chemin le prince qui revenait en ville au milieu de toute sa maison, et

l'arrêta pour lui faire son message: on peut penser comme il fut reçu.

Michel-Ange, voyant l'endurcissement de Médicis, partit sur-le-champ

pour Venise. Cette fuite serait ridicule de nos jours, où les

changements politiques n'influent que sur le sort des gouvernants. Il

en était autrement à Florence; on y connaissait déjà la maxime, qu'il

n'y a que les morts qui ne reviennent point; et les passages de la

monarchie à la république, et de la république à la monarchie, étaient

toujours accompagnés de nombreux assassinats. Le caractère italien dans

toute sa fierté naturelle, plus sombre, plus vindicatif, plus passionné

qu'il ne l'est aujourd'hui, profitait du moment pour se livrer à ses

vengeances; le calme rétabli, le nouveau gouvernement cherchait des

partisans et non des coupables.

A Venise, l'argent manque bientôt à Michel-Ange, d'autant plus qu'il

avait pris avec lui deux de ses camarades, et il se met en route pour

revenir par Bologne. Il y avait alors dans cette ville une loi de

police qui obligeait tous les étrangers qui entraient à porter sur

l'ongle du pouce un cachet de cire rouge: Michel-Ange ignorant cette

loi fut conduit devant le juge, et condamné à une amende de cinquante

livres, qu'il ne pouvait payer. Un Aldrovandi, de cette noble famille

chez laquelle l'amour des arts est héréditaire, vit le jugement, fit

délivrer Michel-Ange, et l'amena dans son palais. Chaque soir il le

priait de lui lire avec sa belle prononciation florentine quelque

morceau de Pétrarque, de Boccace ou du Dante.

Aldrovandi se promenant un jour avec lui, ils entrèrent dans l'église

de Saint-Dominique. Il manquait à l'autel ou tombeau, qu'avaient

travaillé autrefois Jean Pisano et Nicolà dell' Urna, deux petites

figures de marbre, un saint Pétrone au sommet du monument, et un ange à

genoux qui tient un flambeau.

Tout en admirant les anciens sculpteurs, Aldrovandi demanda à

Michel-Ange s'il se sentirait bien le courage de faire ces statues:

«Certainement,» dit le jeune homme; et son ami lui fit donner cet

ouvrage, qui lui valut trente ducats.

Ces figures sont très-curieuses; on y voit clairement que ce grand

homme commença par la plus attentive imitation de la nature, et qu'il

en sut rendre les grâces et toute la _morbidezza_.

Si depuis il s'écarta si fort de cette manière, c'est à dessein formé,

et pour atteindre au beau idéal. Son style terrible et si grandiose est

le fruit de cette idée, de sa passion pour l'anatomie, et du hasard

qui lui donna à faire dans la voûte de la chapelle Sixtine à Rome,

un ouvrage qui, à suivre les idées qu'on avait alors de la divinité,

demandait précisément le style auquel le portait son caractère.

Histoire de la peinture en Italie · 第 335 / 465 题