BONHEUR UNIQUE DE L'ÉDUCATION DE MICHEL-ANGE.

On eut toutes les peines du monde à décider le vieux gentilhomme:

il jurait qu'il ne souffrirait jamais que son fils fût tailleur de

pierre. C'était en vain que les amis de la maison tâchaient de lui

faire entendre la différence d'un sculpteur à un maçon. Cependant,

lorsqu'il fut devant le prince, il n'osa plus lui refuser son fils.

Laurent l'engagea à chercher pour lui-même quelque place convenable.

Dès le même jour, il donna à Michel-Ange une chambre dans son palais

(1489), le fit traiter en tout comme ses fils, et l'admit à sa table,

où se trouvaient journellement les plus grands seigneurs d'Italie et

les premiers hommes du siècle. Michel avait alors quinze à seize ans:

vous jugez l'effet d'un pareil traitement sur une âme naturellement

haute.

Médicis faisait souvent appeler son jeune sculpteur pour jouir de son

enthousiasme et lui montrer les pierres gravées, les médailles, les

antiquités de tout genre dont il formait des collections.

De son côté, Michel-Ange lui présentait chaque jour quelque nouvel

ouvrage. Politien, dans lequel toute la science de ce temps-là n'avait

pu étouffer entièrement l'homme supérieur, était aussi l'hôte du

prince. Il aimait le génie audacieux de Michel-Ange, l'excitait sans

cesse au travail, et avait toujours quelque entreprise nouvelle à lui

présenter.

Il lui disait un jour que l'enlèvement de Déjanire et le combat des

Centaures ferait un beau sujet de bas-relief, et, tout en démontrant

la justesse de son idée, il lui conta cette histoire dans le plus

grand détail: le lendemain le jeune homme la lui montra ébauchée.

Ce bas-relief carré, et dont les figures ont environ une palme de

proportion[386], se voit dans la maison Buonarotti à Florence. Je ne

sais pas pourquoi Vasari l'appelle le _Combat des Centaures_: ce sont

des gens nus qui se battent à coups de pierres et à coups de massue,

et il n'y a que la moitié d'un corps de cheval à peine terminé. Ce

sont des corps mêlés dans les positions les plus bizarres et les plus

difficiles, mais chaque figure a une expression marquée. Il y a des

lueurs de génie admirables; par exemple, cet homme vu par le dos, qui

en tire un autre par les cheveux, et cette figure vue de face qui

assène un coup de massue: du reste, il y a quelques incorrections.

Michel-Ange disait par la suite que toutes les fois qu'il revoyait cet

ouvrage, il sentait un chagrin mortel de n'avoir pas uniquement suivi

la sculpture. Il faisait allusion aux intervalles très-considérables,

et quelquefois de dix à douze ans, qu'il avait passés sans travailler,

triste fruit de ses relations avec les princes. C'était la coutume de

Laurent de donner de petits appointements à tous les artistes, et des

prix considérables à ceux qui se distinguaient. Les appointements de

Michel-Ange furent fixés à cinq ducats par mois, que le prince lui

recommandait de porter à son père; et pour lui, comme après tout il

était encore un enfant, il lui fit cadeau d'un beau manteau violet.

Le vieux Buonarotti, enhardi par les offres de Médicis, vint un jour

lui dire: «Laurent, je ne sais faire autre chose que lire et écrire,

il y a un emploi vacant à la douane qui ne peut être donné qu'à un

citoyen, je viens vous le demander, car je crois pouvoir le remplir

avec honneur.

--Vous serez toujours pauvre, lui dit en riant Médicis, qui s'attendait

à une tout autre demande; cependant si vous voulez cet emploi, il est à

vous jusqu'à ce que nous trouvions quelque chose de mieux.» Cette place

pouvait valoir cent écus par an.

Michel-Ange employa plusieurs mois à dessiner à l'église del Carmine

la chapelle de Masaccio. Là, comme partout, il fut supérieur, ce dont,

comme de juste, il fut récompensé par un sentiment général de haine.

Torrigiani, un de ses camarades, lui donna sur le nez un coup de poing

si furieux, que le cartilage en fut écrasé, et cet accident augmenta

la physionomie d'effort qui se remarque dans la figure de Michel-Ange

comme dans celle de Turenne. La main de Dieu punit cet envieux, il alla

en Espagne, où il fut un peu brûlé par la sainte inquisition[387].

Cependant Michel-Ange partageait les nobles plaisirs de la société

la plus distinguée que le monde eût vue réunie depuis les temps

d'Auguste. Les amis de Laurent allaient tour à tour habiter avec lui

les palais champêtres qu'il se plaisait à bâtir au sein des délicieuses

collines qui ont valu à Florence le nom de cité des fleurs. Les

superbes jardins de Careggi entendirent les discussions philosophiques

se revêtir des grâces de l'imagination, et la philosophie reconnut ce

style enchanteur que Platon lui avait prêté jadis dans Athènes. Tantôt

la société allait passer les mois les plus chauds dans la délicieuse

vallée d'Asciano, où Politien trouvait que la nature semblait prendre

à tâche d'imiter les efforts de l'art; tantôt on allait voir achever

la charmante villa de Cajano, que Laurent faisait élever sur ses

dessins, et qui reçut de Politien le nom poétique d'Ambra. Au milieu

des profusions du luxe et des jouissances délicates que rassemblait la

maison de l'homme le plus riche de l'univers, on ne le voyait s'occuper

constamment avec ses amis que d'une seule chose, le soin de faire

oublier qu'il était le maître.

Héritier de la protection que ses ancêtres accordaient aux arts, son

âme sentit vivement le _beau_ dans tous les genres, et il fit par

sentiment ce qu'ils avaient fait par politique.

Inférieur à Côme dans la seule science du commerce, il le surpassa,

lui et tous les Médicis, dans les vertus qui font le prince, et la

postérité s'est montrée injuste envers un si grand homme en allant

choisir la moindre de ses qualités, pour le désigner par le surnom de

_Magnifique_.

L'enthousiasme pour l'antiquité aurait pu dégénérer, comme on le voit

de nos jours, en admiration lourde et stupide. La sensibilité exquise

et passionnée de Laurent, les bons mots que lui inspirait le moindre

ridicule, et l'ironie, l'arme ordinaire de sa conversation, éloignaient

ce défaut des sots.

Ses poésies dévoilent une âme passionnée pour l'amour, et qui aima Dieu

comme une maîtresse, alliance que la nature ne met que dans ces âmes

qu'elle destine à être unies aux plus grands génies. Il avait coutume

de dire: «Que celui-là est mort dès cette vie, qui ne croit pas en

l'autre.» Avec le même style enflammé, tantôt il chante des hymnes

sublimes au Créateur, tantôt il déifie l'objet de ses plaisirs.

Plus grand, comme prince, qu'Auguste et que Louis XIV, il protégea

les lettres en homme fait pour y prendre un des premiers rangs, si sa

naissance ne l'avait appelé à être le modérateur de l'Italie; et l'une

des erreurs de l'histoire est d'avoir donné le nom de son fils au

siècle qu'il fit naître.

Mais, déjà après une courte durée, les beaux jours de Michel-Ange

et des lettres commençaient à pâlir. Laurent, à peine âgé de

quarante-quatre ans, était conduit au tombeau par une maladie mortelle:

il est inutile de dire qu'il sut mourir en grand homme. Son fils, qui

depuis fut Léon X, reçut le chapeau de cardinal. La pompe avec laquelle

Florence célébra cette fête, la joie sincère des citoyens, l'éclat de

leur amour, formèrent la dernière scène d'une si belle vie.

Laurent se fit transporter à la villa de Careggi: ses amis l'y

suivirent en pleurant; il plaisantait avec eux dans les moments de

relâche que lui laissaient ses douleurs. Il s'éteignit enfin le 9 avril

1492, et, par sa mort, la civilisation du monde sembla reculer d'un

siècle.

On sent que chez ce prince libéral, Michel-Ange apprit tout, excepté

le métier de courtisan. Au contraire, il est probable que, se voyant

traité en égal par les premiers hommes de son siècle, il se fortifia de

bonne heure dans cette fierté romaine qui ne peut se plier au remords

des bassesses, et dont sa gloire est d'avoir su donner l'expression si

frappante aux prophètes de la Sixtine.

[386] Deux cent vingt-trois millimètres.

[387] Ora torniamo a Torrigiani che conquel mio disegno in mano,

disse cosi: «Questo Buonarotti ed io fanciulletti nella chiesa

del Carmine dalla capella di Masaccio, e poi il Buonarotti aveva

per usanza di uccellare tutti quelli che dissegnavano. Un giorno

fra gli altri dandomi noja il detto, mi venne assai più stizza

del solito; e stretto la mano, gli detti si gran pugno nel naso

ch'io mi sentii fiaccare sotto il pugno quell'osso tenerume del

naso come se fosse stato un cialdone; e cosi segnato da me ne

resterà infin che vive.»

Queste parole generarono in me tanto odio, perchè vedevo i fatti

del divino Michel-Agnolo che non tanto che a me venisse voglia di

andarmene seco in Inghilterra, ma non potero patire di vederlo.

(CELLINI, an. 1518, I, 32.)

Histoire de la peinture en Italie · 第 331 / 465 题