IL VOIT L'ANTIQUE.

Un peintre, touché de l'ardeur de Michel-Ange et des contrariétés qu'il

éprouvait, lui donne une tête à copier; la copie faite, il la rend au

maître au lieu de l'original: celui-ci ne s'aperçoit de l'échange que

parce que l'enfant riait de la méprise avec un de ses camarades. Cette

anecdote fit du bruit dans Florence; on voulut voir ces deux peintures

si semblables: elles l'étaient de tous points, Michel-Ange ayant eu

soin d'exposer la sienne à la fumée pour lui donner l'air antique. Il

se servit souvent de cette ruse pour avoir des originaux. Le voilà déjà

parvenu au premier point de repos que les jeunes artistes rencontrent

dans la longue carrière des arts: il savait copier.

Il n'était pas fort assidu chez Ghirlandajo; désapprouvé par ses

nobles parents, traité à la maison comme un polisson indocile, il

errait le plus souvent dans Florence, sans atelier, sans étude fixe,

et s'arrêtant partout où il voyait des peintres. Un jour Granacci le

fit entrer dans les jardins de Saint-Marc, où l'on plaçait des statues

antiques: c'étaient celles que Laurent le Magnifique rassemblait à

grands frais. Il paraît que, dès le premier instant, ces ouvrages

immortels frappèrent Michel-Ange. Dégoûté du style froid et mesquin,

on ne le revit plus ni à la boutique de Ghirlandajo, ni chez les

autres peintres; ses journées entières se passaient dans les jardins.

Il eut l'idée de copier une tête de faune qui offrait l'expression de

la gaieté. Le difficile était d'avoir du marbre. Les ouvriers, qui

voyaient tous les jours ce jeune homme avec eux, lui firent cadeau d'un

morceau de marbre, et lui prêtèrent même des ciseaux. Ce furent les

premiers qu'il toucha de sa vie. En peu de jours la tête fut finie: le

bas du visage manquait dans l'antique, il y suppléa, et fit à son faune

la bouche extrêmement ouverte d'un homme qui rit aux éclats.

Médicis, se promenant dans ses jardins, trouva Michel-Ange qui

polissait sa tête[385]; il fut frappé de l'ouvrage, et surtout de la

jeunesse de l'auteur: «Tu as voulu faire ce faune vieux, lui dit-il

en riant, et tu lui as laissé toutes ses dents! ne sais-tu pas qu'à

cet âge il en manque toujours quelqu'une?» Michel-Ange brûlait de voir

le prince se retirer; à peine fut-il parti qu'il ôta une dent à son

faune avec tout le soin possible, et attendit le lendemain. Laurent rit

beaucoup de l'ardeur du jeune homme, et son grand caractère le portant

à protéger tout ce qui paraissait supérieur: «Ne manque pas de dire à

ton père, lui dit-il en partant, que je désire lui parler.»

[385] Elle est à la galerie de Florence.

Histoire de la peinture en Italie · 第 329 / 465 题