Il faut dire à nos neveux qu'il y avait une différence extrême entre
le Français de 1770 et le Français de 1811, année qui fut l'apogée des
mœurs nouvelles. On était, en 1811, beaucoup plus près du beau antique.
Je n'en ferai pas honneur à la renaissance des arts, mais à la
tourmente qui nous agite depuis trente ans, et par laquelle il n'y a
plus en France ni société, ni esprit de société.
Ballottés par tant d'événements singuliers, et quelquefois dangereux,
la justice, la bonté, la force, ont gagné; tandis que les qualités
propres à la société ne sont plus estimées; car où les faire estimer?
Tout ce qui est né depuis 1780 a fait la guerre, et prise beaucoup
la force physique, non pas tant pour le jour du combat que pour les
fatigues de la campagne.
Autrefois il fallait de la gaieté, de l'amabilité, du tact, de la
discrétion, mille qualités qui, réunies sous le nom de _savoir-vivre_,
étaient fort goûtées dans les salons de 1770. Il fallait un certain
apprentissage. Aujourd'hui, nous en sommes revenus aux agréments
qu'aucun despotisme ne peut ôter du commerce du monde. Un jeune homme
de seize ans qui sait danser et se taire est une homme parfait.
Je remarque que l'estime pour la force ne porte pas, comme en
Angleterre, sur une occupation favorite. Il n'y a pas de chasse au
renard; et le ministère du cardinal de Fleury, avec ses trente ans de
paix, nous éloignerait bien vite du beau antique.