DISPOSITIONS DES PEUPLES POUR LE BEAU MODERNE.

En Italie, le climat met des passions plus fortes, les gouvernements

n'y pèsent pas sur les passions; il n'y a pas de capitale. Il y a donc

plus d'originalité, plus de génie naturel. Chacun ose être soi-même.

Mais le peu de force qu'ont les gouvernements, ils l'ont par l'_astuce_.

L'Italien doit donc être souverainement méfiant. Quand son tempérament

profondément bilieux lui permettrait le bonheur facile du sanguin,

ses gouvernements sont là pour le lui défendre. En ce pays, où la

nature prit plaisir à rassembler tous les éléments du bonheur, l'on ne

saurait trop craindre, trop se méfier, trop soupçonner. La générosité,

la confiance dans quelque chose ou dans quelqu'un y seraient folie.

Circonstance malheureuse pour l'Europe, et qu'elle pouvait si

facilement corriger en jetant dans ce jardin du monde un roi et les

deux Chambres! car la terre où les grands hommes sont encore le moins

impossibles, c'est l'Italie. La végétation humaine y est plus forte. Là

se trouve le ressort qui fait les grands hommes; mais il est dirigé à

contre-sens, les Camille y deviennent des saint Dominique.

L'Italie a échappé à l'influence de nos monarchies. La vertu y est

plus connue que l'honneur; mais la superstition écrase encore le peu

de vertu que les gouvernements donnent au peuple[368], et dans les

paroisses obscures de campagne vient sanctifier sous le toit du paysan

les plus noires atrocités. Le malheureux est noyé par la planche qui

doit le sauver, et il ne peut avoir recours à l'opinion ou au _qu'en

dira-t-on_, chose inconnue en ce pays peu vaniteux.

Ne cherchez pas la grâce des manières, ce savoir-vivre qui faisait le

charme de l'ancienne France, et cependant vous ne trouverez pas l'air

simple; mais, en sa place, quand l'Italien ose se livrer, la bonté, la

raison, et quelquefois une sympathie vive et héroïque; mais rien de

flatteur pour la vanité.

L'Italie est insupportable aux gens aimables, aux ci-devant jeunes

hommes, aux vieux courtisans. En revanche, celui qui, ballotté par les

révolutions, est devenu à ses dépens juste appréciateur du mérite de

l'homme, préfère l'Italie.

1° Les gouvernements n'ont pu gâter le climat;

2° Dans les arts, ils n'ont corrompu que la tragédie et la

comédie[369]. La musique et les arts du dessin ont été protégés par les

princes, chacun en raison de ce qu'ils ont moins d'analogie avec la

pensée[370];

3° Quand vous voyez faire une belle action à un Anglais, dites: «C'est

la force du gouvernement.»

Quand un Italien fait un trait héroïque, dites: «C'est malgré son

gouvernement.»

Ce peuple, ayant du naturel, est fort tendre à l'éducation. Le comte

de Firmian, à Milan, avait détruit jusque dans la racine cette

méchanceté que Machiavel trouve naturelle à l'Italie. Vingt ans de ce

bon gouverneur, laissant libre l'influence du ciel, faisaient déjà

naître les grands hommes[371], et, ce qui est plus remarquable, un bon

poëte satirique, la chose la plus impossible à l'Italie. Le _Matino_

de Parini est supérieur à Boileau, et le comte de Firmian protégea le

poëte contre les grands seigneurs dont il peignait les ridicules[372].

Vingt ans plus tard, Bonaparte (ce destructeur de l'esprit de liberté

en France) jeta du grandiose dans la civilisation de la haute Italie,

par lui bien supérieure au reste[373]. L'admiration corrigeait le

despotisme, ou, pour mieux dire, ne rendait sensibles que dans quelques

détails les tristes effets qu'y a vus Montesquieu[374]. Si Bonaparte

doit être condamné pour avoir abaissé la France, et surtout Paris, il

a incontestablement élevé l'Italie[375]. Il mit le travail en honneur.

Toutes les vieilleries tombaient, et sans elles point de despotisme

assuré.

En Italie, la multitude des gouvernements, dont on évite l'action par

un temps de galop, l'absence totale de justice criminelle, font que les

qualités naturelles utiles dans une société naissante sont encore fort

estimables. Comme le hasard a fait que ce peuple connaît mieux le beau

idéal antique, ses gouvernements font qu'il le sent mieux. «L'Italien

est naturellement méchant! s'écrie le voyageur; c'est un homme qui voit

le jet d'eau de Saint-Cloud, et qui conclut que la nature de l'eau est

de quitter la terre et de s'élancer vers le ciel.»

Chez les gens bien nés, cette méchanceté se réduit à une très-juste

et très-nécessaire méfiance, indispensable là où la justice a laissé

tomber son glaive et n'a conservé que son bandeau. La canaille, qui

n'est réprimée par rien, est plus méchante qu'ailleurs, ce qui ne

prouve autre chose, sinon que l'homme du Midi est supérieur à l'homme

du Nord.

Il en est du reproche de méchanceté comme de celui de bassesse.

Avant la Révolution, la France était un composé de grands corps qui

soutenaient leurs membres. En Italie, l'individu est toujours isolé

et en butte à toute la force d'un gouvernement souvent cruel, parce

qu'il a toujours peur. Le jour que la justice aura des principes

fixes, et que la faveur perdra des droits tout-puissants, la bassesse,

étant inutile, tombera. Il est vrai que, dans un pays sans vanité, la

bassesse manque de grâces.

J'arrive dans une des villes les plus peuplées de l'Italie. Une jeune

femme que je reconduis le soir jusqu'à sa porte me dit: «Retournez sur

vos pas, ne passez pas au bout de la rue, c'est un lieu solitaire.»

Je vais de Milan à Pavie voir le célèbre Scarpa. Je veux partir à

cinq heures, il y a encore deux heures de soleil. Mon voiturin refuse

froidement d'atteler. Je ne puis concevoir cet accès de folie; je

comprends enfin qu'il ne se soucie pas d'être dévalisé.

J'arrive à Lucques. La foule arrête ma calèche, je m'informe. Au sortir

de vêpres, un homme vient d'être percé de trois coups de couteau. «Ils

sont enfin partis ces gendarmes français! Il y a trois ans que je

t'avais condamné à mort,» dit l'assassin à sa victime; et il s'en va le

couteau à la main.

Je passe à Gênes. «C'est singulier, me dit le chef du gouvernement,

trente-deux gendarmes français maintenaient la tranquillité; nous en

avons deux cent cinquante du pays, et les assassinats recommencent de

tous côtés.»

La gendarmerie française avait déjà changé le beau idéal; l'on prisait

moins la force.

Je vais à l'opéra à ***, je vois chacun prendre ses mesures pour se

retirer après le spectacle. Les jeunes gens sont armés d'un fort bâton.

Tout le monde marche au milieu de la rue et tourne les coins _alla

larga_. On a soin de dire tout haut dans le parterre qu'on ne porte

jamais d'argent sur soi[376].

Au reste, ces dangers sont profondément empreints dans l'esprit des

gens prudents; les voyageurs ne forment qu'une société fugitive devant

les voleurs; à chaque instant on met les voitures en caravane, ou bien

on prend une escorte. Quant à moi, je n'ai jamais été attaqué, et, sans

autre arme qu'un excellent poignard, je suis rentré chez moi à toutes

les heures de la nuit. La part ridicule que les voleurs ont usurpée

dans la conversation des gens du monde vient beaucoup de l'ancienneté

de leurs droits. Depuis trois cents ans, on assassine de père en fils

dans la montagne de Fondi, à l'entrée du royaume de Naples.

J'ouvre Cellini[377], et je vois en combien d'occasions il se trouva

bien d'être fort et déterminé. Le Piémont est plein de paysans qui,

de notoriété publique, se sont enrichis par des assassinats. On m'a

rapporté le même fait du maître de poste de Bre****. _Il n'en est que

plus considéré._ Rien de plus simple; et, si vous habitiez le pays,

vous-même auriez des égards pour un coquin courageux qui, cinq ou six

fois par an, a votre vie entre ses mains.

Je désire observer le fait des prairies qui donnent dix-huit coupes

dans un an. Je suis adressé à un fermier de _Quarto_, à trois milles

de Bologne. Je lui montre quatre hommes couchés au bord de la route

sous un bouquet de grands arbres. «Ce sont des voleurs, me répond-il.»

Surpris de mon étonnement, il m'apprend qu'il est régulièrement attaqué

tous les ans dans sa ferme. La dernière attaque a duré trois heures,

pendant lesquelles la fusillade n'a pas cessé. Les voleurs, désespérant

de le dépouiller, veulent au moins mettre le feu à l'écurie. Dans

cette tentative, leur chef est tué d'une balle au front, et ils

s'éloignent en annonçant leur retour. «Si je voulais périr, moi, et

jusqu'au dernier de mes enfants, continue le fermier, je n'aurais qu'à

les dénoncer. Les deux valets de ma bergamine (écurie des vaches) sont

voleurs, car ils ont vingt francs de gages par mois, et en dépensent

douze ou quinze tous les dimanches au jeu; mais je ne puis les

congédier, j'attends quelque sujet de plainte. Hier, j'ai renvoyé un

pauvre plus insolent que les autres, qui assiégeait ma porte depuis une

heure. Ma femme m'a fait une scène; c'est l'espion des voleurs; j'ai

fait courir après lui, et on lui a donné une bouteille de vin et un

demi-pain.»

Ne serait-il pas bien ridicule de se battre avec enthousiasme pour un

gouvernement sous lequel on vit ainsi? Quand je n'étais encore qu'un

enfant dans la connaissance des mœurs italiennes, un beau jeune homme

de trente ans, dont j'eus plus tard l'occasion de voir l'héroïque

bravoure, me disait, à l'occasion de la mort du général Montbrun, à la

Moskowa, que je lui contais: «_Che bel gusto di matto di andar a farsi

buzzarar!_»

Le beau idéal moderne est donc encore impossible en Italie. Les

qualités qu'il annonce y seraient ridicules par faiblesse; mais

l'Italien a une sensibilité trop vraie pour ne pas adorer l'idéal

moderne dès qu'il le verra[378].

Si les Allemands, cette nation sentimentale et sans énergie, qui

meurt d'envie d'avoir un caractère, et qui ne peut en venir à bout,

composaient le beau moderne, ils y feraient entrer un peu plus

d'innocence et un peu moins d'esprit[379].

L'Espagne, qui, après tant de courage, montre tant de bêtise, aura des

artistes dans vingt ans, si elle a une constitution. Nous verrons alors

quel sera son goût, car, depuis Philippe II, elle est muette.

Telle est la force des choses et la faiblesse des hommes, que le _génie

du despotisme_ aura semé dans toute l'Europe la constitution anglaise

qu'il abhorrait, et par là changé les arts. C'est que mille petits

liens enchaînaient le liége au fond des eaux.

[368] Léopold, le comte de Firmian, Joseph II, ont répandu la

vertu, mais sans esprit; il fallait créer des institutions,

_forcer les hommes par leur intérêt_ à être bons, et ne pas

compter niaisement sur une exception, le hasard qui fait un

honnête homme d'un despote.

[369] Léopold prohiba la _commedia dell' arte_, beau genre de

littérature indigène à l'Italie.

[370] Cimarosa est jeté dans un cachot, et y prend la maladie

dont il est mort; Canova est fait marquis.

[371] Beccaria et Verri étaient dans le gouvernement.

[372] Le prince Belgiojoso.

[373] Campagne de Murat en 1815. Incroyable lâcheté. Le meilleur

voyage à faire, plus curieux que celui du Niagara ou du golfe

Persique, c'est le voyage de Calabre. Les premiers donnent sur

l'homme plus ou moins sauvage des vérités générales et connues

depuis cinquante ans. Du reste, à Pétersbourg, comme à Batavia,

on trouve l'_honneur_. Passé le Garigliano, ce grand sentiment

des modernes n'a pas pénétré.

Les soldats de Murat disaient: «Se il nemico venisse per le

strade maestre, si potrebbe resistar, ma viene per i monti.»

Un beau colonel, en grand uniforme, garni de plusieurs croix,

arrive à Rome au moment des batailles; on lui demande ce qu'il

vient faire; il répond avec une franchise inouïe: «Che volete

ch'io faccia? Si tratta di salvarsi la vita. Vanno a battersi,

io son venuto quì.»

Le brave général Filangieri cherche à retenir ses soldats, qui

répondent à ses cris: «Ma, signor generale, c'è il cannone;» et

ce sont les anciens Samnites qui font de ces sortes de réponses!

Pour pénétrer dans les Calabres, on se déguise en prêtre. Là,

on voit les jeunes filles ne sortir qu'armées de fusils; à tout

instant, on entend les armes à feu. Les plus farouches des

hommes en sont les plus lâches. Apparemment que leurs nerfs trop

sensibles leur font de la mort et des blessures une image trop

horrible, et que la colère seule peut faire disparaître. (Note de

sir W. E.)

[374] Foscolo était persécuté; mais les jeunes gens commençaient

à lire un peu.

[375] Il fut secondé par un grand ministre, le comte Prina. On

sait qu'il fut assassiné par des paysans gagés. Le bon peuple

milanais est innocent de ce crime.

[376] Quand j'étais en garnison à Novarre, j'observais deux

choses: que très-souvent l'on trouvait dans la campagne des

trésors formés par des voleurs morts sans avoir fait de

confidence, et que, lorsque, dans la ville, quelqu'un était

attaqué, on se gardait bien de crier: _Au voleur!_ personne ne

serait venu; on criait: _Au feu!_

[377] _Vita._ Édition des classiques; les pages 71, 110 et 113

montrent que la force doit entrer dans la beauté d'Italie.

Burckardt, _Journal d'Alexandre VI_, _pass._ Brantôme.

Rolland, _Voyage à Brescia_; les valets d'auberge faisaient leur

service les pistolets à la ceinture.

[378] La rareté des empoisonnements prouve que les mœurs de la

bonne compagnie ont gagné depuis cinquante ans; en général, on

n'empoisonne pas plus qu'en France; je ne connais dans ce genre

que la mort d'un beau jeune homme de Lucques.

[379] «Une âme honnête, douce et paisible, exempte d'orgueil

et de remords, remplie de bienveillance et d'humanité, une âme

supérieure aux sens et aux passions, se découvrent aisément dans

la physionomie, etc.» (GELLERT.)

Voilà l'idéal du beau moral des Allemands. L'air passionné des

figures de Raphaël leur fait peur.

Histoire de la peinture en Italie · 第 318 / 465 题