Le beau moderne est fondé sur cette dissemblance générale qui sépare la
vie de salon de la vie du forum.
Si nous rencontrons jamais Socrate ou Épictète dans les Champs-Élysées,
nous leur dirons une chose dont ils seront bien scandalisés, c'est
qu'un grand caractère ne fait pas chez nous le bonheur de la vie privée.
Léonidas, qui est si grand lorsqu'il trace l'inscription: _Passant, va
dire à Sparte_[355], etc., pouvait être, et j'irai plus loin, était
certainement un amant, un ami, un mari fort insipide.
Il faut être homme charmant dans une soirée, et le lendemain gagner une
bataille, ou savoir mourir.
Dans ce qu'on appelle en France le _bon air_, la partie qui tient à ce
dont le caractère moderne diffère du caractère antique durera jusqu'à
ce qu'une révolution du globe nous rende malheureux et sauvages. La
partie qui vient de la mode et du caprice, bien moins considérable
qu'on ne le croirait, n'est qu'un effet passager des formes de
gouvernements. Un article de la constitution de 1814 proscrit les
habits de deux cents louis qu'on portait il y a quarante ans. Si l'on a
des élections, on voudra bien se distinguer, mais non offenser.
Toute la distinction des conditions, nuance si essentielle au bonheur
d'aujourd'hui, est presque dans la manière de porter les vêtements[356].
Or, il y a _mouvement_, nous sommes hors des arts du dessin; il y a
_vêtement_, donc il n'y a plus de sculpture[357].
Ici près est une des sources des caricatures. Les dessinateurs mettent
en contraste les deux parties de nos mœurs. Ils entassent toutes les
recherches de la mode sur des corps manquant de ce _bon air_ primitif,
et qui tient à l'essence des mœurs modernes[358]. C'est Potier revêtu
de l'habit de Fleury. Nous sentons qu'avec notre frac tout uni
nous valons mieux que le prince _Mirliflore_, et nous rions quand
un accident imprévu vient prouver à lui sa bêtise, et à nous notre
supériorité.
Le bon air moderne a paru en France avant de se montrer ailleurs; mais
il est, comme la langue, en chemin pour faire le tour du monde. En
tout pays, les gens d'esprit préféreront le grand Condé au maréchal de
Berwick.
Le bon air commença à faire quelques petits séjours parmi nous lorsque
la poudre à canon permit aux gentilshommes français de n'être plus des
athlètes. On sentit que l'esprit est absolument nécessaire au beau
idéal humain. Il faut de l'esprit même pour souffrir, même pour aimer,
dirais-je aux Allemands.
Le _Méléagre_ plaira à Naples comme à Londres. Oui, mais plaire
également partout, n'est-ce pas une preuve qu'on ne plaît infiniment
nulle part?
Gustave III, l'abbé Galiani, Grimm, le prince de Ligne, le marquis
Caraccioli[359], tous les gens d'esprit qui ont aperçu en France cette
perfection passagère de la société n'ont cessé de l'adorer. Tant qu'on
ne fera pas de tous les hommes des anges, ou des hommes passionnés pour
le même objet, comme en Angleterre, ce qu'ils auront de mieux à faire
pour se plaire sera d'être Français comme on l'était dans le salon de
madame du Deffand.
Le malheur des modernes, c'est que la découverte de l'imprimerie n'ait
pas précédé de deux siècles celle des manuscrits. La chevalerie eût
vécu davantage. Alors, _tout par les femmes_. Chez les Grecs, comme
chez les Turcs, _tout sans les femmes_. Nous fussions arrivés plus vite
à notre beau idéal.
Mais, dira-t-on, un de nos jeunes colonels de l'ancien régime était
d'un ridicule outré en se promenant dans Hyde-Park.
Non, c'était de l'_odieux_, couleur du ridicule dans les républiques.
D'ailleurs, distinguez l'expression des qualités agréables qui
manquaient aux anciens, et la mode. C'est par sa manière de marcher
ou de monter à cheval, délicieuse à Paris[360], que ce jeune seigneur
égayait John Bull. A Paris, il fallait plaire aux femmes; à Londres et
en Pologne, aux électeurs. Donnez-lui quarante ans, vous lui aurez ôté
tout ce qui tenait à la mode, c'est-à-dire à cette partie des manières
qui na pas d'influence sur l'idéal moderne, dont tour à tour elle
exagère tous les éléments[361].
Si la constitution de 1814 tient, l'anecdote de madame Michelin
sera horrible dans un demi-siècle[362]. La rouerie aura le sort de
l'escroquerie au jeu, dont nous avons vu périr la gloire. Elle fut une
grâce dans le chevalier de Grammont à la cour de Louis XIV, et n'était
plus qu'une turpitude dans M. de G***, aux chasses de Compiègne, sous
Louis XVI.
Si l'élégance, de son sceptre léger, mais inflexible, défend à la
force de se montrer dans les figures d'hommes, que sera-ce pour un
autre sexe? La force n'y aurait qu'une manière de plaire, car notre
manière de juger les jolies femmes en est encore à l'apogée des mœurs
monarchiques. Les charmantes figures de Raphaël et du Guide nous
semblent un peu lourdes. Nous préférons les proportions de la _Diane
chasseresse_[363]; mais, dans nos climats, la sensibilité, comme la
voix, est un luxe de santé. Nous admettrons un peu plus de force. En
Italie, l'on ne fait pas cette faute. En France, l'opinion, occupée
d'autre chose, s'est tue sur la beauté pendant trente ans, et s'est
laissé mener par les beaux-arts[364].
[355] Voir le beau tableau de M. David. Chose singulière dans
l'école française, la tête de Léonidas a une expression sublime!
[356] Voyez à l'école de natation: on ne peut distinguer les
conditions. On sait qu'une duchesse n'a jamais que trente ans
pour un bourgeois. Pour les arts, toute l'agitation politique
entre l'aristocratie de 1770 et la constitution de 1816 se réduit
à changer cette phrase, c'est un _homme bien né_, en celle-ci:
c'est un _gentleman_ (un homme aisé, qui a reçu une bonne
éducation).
[357] Le _bon air_ est beaucoup dans la manière de porter les
vêtements, et la sculpture antique exige le nu.
[358] Ce n'est pas dans nos histoires, presque toutes
vendues d'avance par l'auteur à l'autorité, ou à sa propre
considération[xxix], que sont nos mœurs, mais dans les Mémoires,
et encore mieux dans les lettres imprimées par hasard[xxx].
[xxix] Le père Daniel, Voltaire, etc.
[xxx] Saint-Simon, Motteville, Staal, Duclos, Lettres de
Fénelon, de madame du Deffand, etc.
[359] Qui ne connaît sa réponse à Louis XVI, qui lui faisait
compliment sur sa place de vice-roi de Sicile? «Ah! sire, la
plus belle place de l'Europe est celle que je quitte: la place
Vendôme.»
[360] Toujours en 1770, Duclos disait: «L'air noble d'aujourd'hui
doit donc être une figure délicate et faible; on ne l'accorderait
pas à une figure d'athlète; la comparaison la plus obligeante
qu'en feraient les gens de grand monde serait celle d'un
grenadier, d'un beau soldat.» (_Consid._, tom. I, p. 151.)
[361] Voir la composition du beau moderne, chapitre CXIX.
[362] Vie privée du maréchal de Richelieu.
[363] Voir, à l'exposition, les formes grêles affectées dans les
portraits de femmes.
[364] Elle doit beaucoup à M. David. Notre papier marqué, nos
pièces de dix centimes étaient des modèles de beauté, et sans
doute les plus souvent regardés.