Suivons Méléagre chez Aspasie. Il y était aimable. Par sa force il
brillait dans les jeux du cirque, et aimait à en parler. Cela faisait
une conversation intéressante parmi des hommes que l'amour de la vie
livrait à ces jeux. Chacun d'eux se rappelait que, dans le dernier
combat, il avait vu tuer un de ses compagnons, pour avoir lancé son
javelot trop loin. Aujourd'hui, dans une bataille, le nombre infini
de ces petits drames, qui tous finissent par la mort, manque de
physionomie: c'est presque toujours une balle qui entre dans une
poitrine; et, une fois qu'on a bien vu l'impression que fait la balle
en traversant la peau, la mort du soldat n'offre plus qu'un intérêt de
calcul. Si l'on avait le temps d'être ému, ce serait tout au plus un
tirage de loterie. Mais le capitaine qui voit tomber son monde pense
à l'état de situation qu'il doit fournir le soir. «Si ma compagnie
est réduite à moins de quarante hommes, se dit-il, il est impossible
qu'elle fasse campagne; il faut qu'on m'envoie des conscrits du dépôt.»
Dans les batailles sanglantes de l'antiquité, l'épée décidait tout;
le capitaine n'était pas derrière sa troupe: chaque mort formait un
tableau, et un tableau intéressant pour le chef, toujours dans la
mêlée[348].
Athènes, quoiqu'elle eût quatre cent mille esclaves, n'avait que trente
mille citoyens. Mais, quand même il y aurait eu un public n'allant pas
à la guerre, je dis qu'on y prenait un intérêt tout autre.
Parmi nous, l'État fait la guerre; cela veut dire, pour le riche
habitant de Paris, qu'au lieu de payer au prince dix mille francs
d'impôt, il en payera quinze ou vingt mille. Les gens d'un certain
rang vont à l'armée par vanité, pour porter aux Tuileries un brillant
uniforme, et dans les salons de Paris une certaine fatuité. Ils
entendent dire dans les discours payés par le gouvernement que cette
vanité est de l'héroïsme, et qu'ils se battent pour leur patrie, et non
pour leurs épaulettes. D'ailleurs, si quelque général est emporté par
un boulet, l'Académie a la mort d'Épaminondas[349].
Mais qu'est-ce que cela me fait, _à moi_, qui ai toujours ma loge à
l'Opéra, mon équipage de chasse, et mes maîtresses? Je m'abonne tout au
plus à quelque gazette étrangère[350].
En Grèce, la guerre mettait directement en péril, avec l'existence de
toute la société, l'existence de chacun des habitants. Il fallait ou
vaincre dans la bataille, ou être prisonnier, et l'on a vu ce que les
Corcyréens faisaient des prisonniers. Le vainqueur emmenait tout, les
femmes, les enfants, les animaux domestiques; il brûlait les huttes, et
ensuite allait demander un triomphe au sénat de Rome.
Ne sachant ce qu'il voulait des bons Allemands, un homme a, dix ans de
suite, troublé leur repos; ils ont fini par se révolter, et, guidés
par la lance du Cosaque, ils sont venus nous donner un échantillon des
guerres antiques. L'habitant de Paris a entendu le bruit du canon; il
a vu son parc ravagé, il a été obligé de faire un uniforme. Mais il
faut cinq ou six siècles pour ramener ces événements; à Athènes, on
les craignait tous les cinq ou six ans. Avec la différence nécessaire
dans la culture de l'esprit, et la différence dans l'amour, voilà qui
explique toute l'antiquité.
La belle statue de _Méléagre_ avait donc par sa force mille choses
intéressantes à dire. S'il paraissait beau, c'est qu'il était agréable;
s'il paraissait agréable, c'est qu'il était utile.
Pour moi l'utilité est de m'amuser, et non de me défendre, et je vois
bien vite dans les grosses joues de Méléagre qu'il n'eût jamais dit à
sa maîtresse: «Ma chère amie, ne regarde pas tant cette étoile, je ne
puis pas te la donner[351].»
[348] Tite-Live.
[349] «Le mot de patrie est à peu près illusoire dans un pays
comme l'Europe, où il est égal, pour le bonheur, d'être à un
maître ou à un autre.» (MONTESQUIEU.) Chez les anciens, chaque
citoyen était occupé du gouvernement de la patrie. Qu'a perdu
Sarrelouis à n'être plus France?
[350] Besenval, _Bataille de Fillinghausen_.
Ridicule des prédictions de M. de Choiseul, tom. I, p. 100.
Sautez de là à Tite-Live. Une fenêtre trop étroite fait faire
la guerre à Louvois (SAINT-SIMON). Le patriotisme est donc dans
l'Europe moderne le ridicule le plus sot.
[351] Mémoires de Marmontel, milord Albemarle. Dans cent ans,
lorsque les deux Chambres auront gagné toute l'Europe, les
guerres seront courtes, comme les accès d'humeur des enfants.
Alors pour le beau:
Novus sæclorum nascitur ordo.