Rien de plus original n'a jamais existé qu'une réunion de vingt-huit
millions d'hommes parlant la même langue et riant des mêmes choses.
Jusqu'à quand, dans les arts, notre caractère sera-t-il enfoui sous
l'imitation? Nous, le plus grand peuple qui ait jamais existé (oui,
même après 1815), nous imitons les petites peuplades de la Grèce, qui
pouvaient à peine former ensemble deux ou trois millions d'habitants.
Quand verrai-je un peuple élevé sur la seule connaissance de l'_utile_
et du _nuisible_, sans Juifs, sans Grecs, sans Romains?
Au reste, à notre insu, cette révolution commence. Nous nous croyons
de fidèles adorateurs des anciens; mais nous avons trop d'esprit
pour admettre, dans la beauté de l'homme, leur système, avec toutes
ses conséquences. Là, comme ailleurs, nous avons deux croyances et
deux religions. Le nombre des idées s'étant prodigieusement accru
depuis deux mille ans, les têtes humaines ont perdu la faculté d'être
conséquentes.
Une femme, dans nos mœurs, n'énonce guère d'opinion détaillée sur la
beauté, sans quoi je verrais une femme d'esprit bien embarrassée. Elle
admire au Musée la statue de _Méléagre_; et si ce _Méléagre_, que
les statuaires regardent avec raison comme un parfait modèle de la
beauté de l'homme, entrait dans son salon avec sa figure actuelle, et
précisément l'esprit qu'annonce cette figure, il serait lourd et même
ridicule.
C'est que les sentiments des gens bien nés ne sont plus les mêmes que
chez les Grecs. Les amateurs véritables qui enseignent au reste de la
nation ce qu'elle doit sentir se rencontrent parmi les gens qui, nés
dans l'opulence, ont pourtant conservé quelque naturel. Quelles étaient
les passions de ces gens-là chez les Grecs? quelles sont-elles parmi
nous?
Chez les anciens, après la fureur pour la patrie, un amour qu'il serait
ridicule même de nommer; chez nous, quelquefois l'amour, et tous les
jours ce qui ressemble le plus à l'amour[339]. Je sais bien que nos
gens d'esprit, même ceux qui ont une âme, donnent bien des moments à
l'ambition, soit des honneurs publics, soit des jouissances de vanité.
Je sais encore qu'ils ont peu de goûts vifs, et que leur vie se passe
plutôt dans une indifférence amusée. Alors les arts tombent[340]; mais
de temps en temps les événements publics tuent l'indifférence[341].
Au milieu de tout cela, ce sont les passions tendres qui dirigent le
goût.
La rêverie qui aime la peinture est plus mélangée de noblesse que
celle qui s'abandonne à la musique. C'est qu'il y a une beauté idéale
en peinture: elle est bien moins sensible en musique. L'on voit
sur-le-champ une tête vulgaire, et la tête de l'_Apollon_; mais on
trouve un _air_ donnant les mêmes sentiments, et plus noble ou moins
noble que _del signore de Paolino_ dans le _Mariage secret_. La musique
nous emporte avec elle, nous ne la jugeons pas. Le plaisir en peinture
est toujours précédé d'un _jugement_.
L'homme qui arrive devant la _Madonna alla Seggiola_ dit: «Que c'est
beau!» Aussi la peinture ne manque-t-elle jamais tout à fait son but,
comme il arrive à la musique.
Le spectateur sent plus sa force, il est plus sensible et moins
mélancolique au Musée qu'à l'Opéra-Buffa. Il y a un effort pénible pour
revenir des enchantements de la musique à ce que le monde appelle les
affaires sérieuses, qui est beaucoup moindre en peinture.
Les brouillards de la Seine ne sont donc pas si contraires à la
peinture qu'à la musique[342].
Le vent d'ouest est fort rare en été dans la mer du Sud; mais enfin
c'est le seul par lequel on puisse aborder à Lima.
Le soleil est un peu pâle en France; on y a beaucoup d'esprit, on est
porté à mettre de la recherche dans l'expression des passions. On ne
sait admirer le simple que quand il est donné par un grand homme; mais
chaque jour l'extrême civilisation guérit de ce défaut. Dans tous les
pays l'on commence par le simple[343]. L'amour de la nouveauté jette
dans la recherche[344], l'amour de la nouveauté ramène au simple[345].
Voilà où nous en sommes; et, pour les choses de sentiment, c'est
peut-être à Paris que se trouvent les juges les plus délicats; mais il
surnage toujours un peu de froideur[346].
C'est donc à Paris qu'on a le mieux peint l'amour délicat, qu'on a le
mieux fait sentir l'influence d'un mot, d'un coup d'œil, d'un regard.
Voyez mademoiselle Mars jouant Marivaux, et regardez-la bien, car il
n'y a rien d'égal au monde.
Dans Athènes l'on ne cherchait pas tant de nuances, tant de
délicatesse. La beauté physique obtenait un culte partout où elle se
rencontrait. Ces gens-là n'allèrent-ils pas jusqu'à s'imaginer que
les âmes qui habitaient de beaux corps s'en détachaient avec plus de
répugnance que celles qui étaient cachées sous des formes vulgaires?
Au dernier soupir, elles en sortaient lentement, et peu à peu, afin de
ne leur causer aucune douleur violente qui eût altéré la beauté, et de
les laisser comme plongés dans un sommeil tranquille[347]. Mais aussi
le culte de la beauté n'était que physique, l'amour n'allait pas plus
loin, et Buffon eût trouvé chez les Grecs bien des partisans de son
système.
Ils ne voyaient point dans les femmes des juges de mérite, et se
trouvaient peu sensibles au plaisir d'être aimés. Une femme était
une esclave qui faisait son devoir. Voyez le sort d'Andromaque dans
Virgile, le Mozart des poëtes. Aussi, dans la science des mouvements
de l'âme, les philosophes grecs restèrent-ils des enfants. Voyez les
_Caractères_ de Théophraste, ou essayez de traduire en grec l'histoire
de mademoiselle de la Pommeraie, de _Jacques le Fataliste_.
[339] Ceci est très-faux pour l'Angleterre, et le deviendra pour
nous si les deux Chambres durent. On ne demandera plus d'un grand
général: «Est-il aimable?» Les femmes de province ont donc raison
d'être du parti de l'éteignoir.
[340] Le règne de Louis XVI.
[341] La révolution.
[342] La musique est une peinture tendre; un caractère
parfaitement sec est hors de ses moyens. Comme la tendresse
lui est inhérente, elle la porte partout; et c'est par cette
_fausseté_ que le tableau du monde qu'elle présente ravit les
âmes tendres, et déplaît tant aux autres.
Pourquoi la musique est-elle si douce au malheur? C'est que,
d'une manière obscure, et qui n'effarouche point l'amour-propre,
elle fait croire à la douce pitié. Cet art change la douleur
sèche du malheureux en douleur regrettante; il peint les hommes
moins durs, il fait couler les larmes, il rappelle le bonheur
passé, que le malheureux croyait impossible.
Sa consolation ne va pas plus loin; à la jeune fille folle
d'amour, qui pleure la mort d'un amant chéri, il ne fait que
nuire et que hâter les progrès de la phthisie.
L'écueil du comique, c'est que les personnages qui nous font rire
ne nous semblent secs et n'attristent la partie tendre de l'âme.
La vue du malheur lui ferait négliger la vue de sa supériorité;
c'est ce qui, pour certaines gens, fait le charme d'un bon
opéra-buffa, si supérieur à celui d'une bonne comédie: c'est la
plus étonnante réunion de plaisirs. L'imagination et la tendresse
sont actives à côté du rire le plus fou[xxviii].
[xxviii] Tels sont, supérieurement, _I nimici generosi_ de
Cimarosa.
[343] Anacréon.
[344] Le cavalier Marin.
[345] Parny, les chansons de Moncrif.
[346] Qui est peut-être nécessaire pour bien juger; c'est ce qui
fait qu'en Italie on juge moins bien des passions tendres; pour
peu que le livre soit passable, il ravit (_Lettere di Oritz_);
mais le public y est parfait pour l'ambition, le patriotisme, la
vengeance, etc.
[347] Philostrate.