Mais, dira-t-on, l'idéal moderne n'aura jamais le caractère sublime et
l'air de grandeur qui charment dans le moindre bas-relief antique.
L'air de grandeur se compose de l'air de force, de l'air de noblesse,
de l'air d'un grand courage.
Le beau moderne n'aura pas l'air de force, il aura l'air de noblesse,
et peut-être à un degré supérieur à l'antique.
Il aura l'expression d'un grand courage, précisément jusqu'au point
où la force de caractère est incompatible avec la grâce. Nous aimons
bien le courage: mais nous aimons bien aussi qu'il ne paraisse que dans
le besoin. C'est ce qui gâte les cours militaires. Les méchants disent
qu'on y est un peu bête. Catherine II en convenait.
La grâce exclut la force; car l'œil humain ne peut voir à la fois les
deux côtés d'une sphère. La cour de Louis XIV restera longtemps le
modèle des cours, parce que le duc de Saint-Simon y était considéré
sans uniforme, parce qu'on s'y amusait plus qu'à la ville. Aussi
avait-on Molière: on riait de Dorante ami de M. Jourdain, et Napoléon a
été obligé de défendre l'_Intrigante_; car, si l'on s'était mis à rire
de ses chambellans, où aurait-on fini?
Par un hasard singulier, l'_Apollon_ est plus dieu aujourd'hui que dans
Athènes. Cette statue sublime a suivi nos idées. Nous sentons mieux,
nous autres modernes, ce que nous serions devant un être tout-puissant.
C'est que toutes les fois qu'on nous a fait voir le Père éternel, nous
avons aperçu l'enfer au fond du tableau.
Le beau idéal des anciens régnera toujours dans l'Olympe; mais nous ne
l'aimerons parmi les hommes qu'autant qu'ils auront à exercer quelque
fonction de la Divinité. Si je dois choisir un juge, je voudrai qu'il
ressemble au _Jupiter Mansuetus_. Si j'ai un homme à présenter à la
cour, j'aimerai qu'il ait la physionomie de Voltaire.