LES TOILES SUCCESSIVES.

De même que, pour le premier beau idéal, l'artiste est parti de

l'opinion des femmes, de la tribu encore sauvage, et de l'instinct; de

même, dans cette seconde recherche de la beauté, faut-il partir des

têtes classiques de l'antiquité.

L'artiste prendra la tête de la _Niobé_, ou la _Vénus_, ou la _Pallas_.

Il la copiera avec une exactitude scrupuleuse.

Il prendra une seconde toile, et ajoutera à ces figures divines

l'expression d'une sensibilité profonde.

Il fera un troisième tableau, où il donnera à la même beauté antique

l'esprit le plus brillant et le plus étendu.

Il prendra une quatrième toile, et tâchera de réunir la sensibilité de

son second tableau à l'esprit qui brille dans le troisième. Il passera

bien près de l'_Hermione_ du Guide[334].

Surtout le peintre s'assurera, par des épreuves multipliées, qu'il ne

supprime que les qualités réellement incompatibles.

Je m'attends bien qu'à la première épreuve, dès qu'il voudra donner une

sensibilité profonde à la _Niobé_, l'air de force disparaîtra.

Ici, il ne sera pas éloigné de l'_Alexandre mourant_ de Florence, une

des têtes les plus touchantes et les moins belles de l'antiquité.

La _Niobé_[335] a sans doute une certaine expression de douleur; mais

c'est la douleur dans une âme et dans un corps pleins d'énergie. Cette

douleur serait plus touchante dans un cœur profondément sensible[336].

Or je ne puis trop le redire, les arts du dessin sont muets; ils n'ont

que les corps pour représenter les âmes. Ils agissent sur l'imagination

par les sens, la poésie, sur les sens par l'imagination[337].

Ceci rappelle le mot de je ne sais quel mauvais poëte moderne, qui se

flattait d'avoir retrouvé la _douleur antique_.

Je ne crois pas que ce fût là une grande découverte. La douleur antique

était plus faible que la nôtre. Voilà tout.

Les jolies femmes du temps du régent avaient déjà des vapeurs, et le

maréchal de Saxe était d'une force étonnante, comme son père.

[334] _Enlèvement d'Hélène._ Ancien Musée Napoléon, n° 1,008.

[335] A Florence. La comparer avec les mères du _Massacre des

Innocents_ du Guide; et cependant le Guide est peut-être le moins

expressif des grands peintres.

[336] La _Madeleine_ du marquis Canova.

[337] S'il est vrai qu'avec les traits que nous lui connaissons

Socrate ait porté une physionomie parfaitement ignoble, cette

âme sublime fut à jamais hors de la portée des arts du dessin;

si l'ignoble s'étendait aux mouvements, hors de la portée de la

pantomime, il ne serait plus resté que la parole ou la poésie;

mais il est hors de la nature qu'une grande âme ne se trahisse

pas par les mouvements.

«Une physionomie pourra être des plus nobles, des plus honnêtes,

des plus judicieuses, des plus spirituelles et des plus aimables;

le physionomiste pourra y découvrir les plus grandes beautés,

parce que, en général, il appelle _beau_ toute bonne qualité qui

est exprimée par les sens; mais la forme même ne sera pas belle

dans le sens des Raphaël et des Guide.» (LAVATER, V, 148.)

Cela tient aux formes reçues des parents, et au pouvoir de

l'éducation. Dans la monarchie, le fils de Marius, ne pouvant

avoir une compagnie, sera Cartouche. Je suppose que les parents

donnent le tempérament, le _ressort_; et l'éducation, le _sens_

dans lequel il agit.

La sculpture ne peut pas admettre cette exception. Pour elle,

la beauté ne peut jamais être que la _saillie_ des vertus;

elle suppose toujours qu'il en est de tous les hommes comme

d'Hippocrate, qui était le dix-septième grand médecin de sa race.

Lavater travaille sur la réalité, si respectable pour l'homme,

mais souvent insipide.

Les œuvres de la sculpture ne peuvent avoir cet avantage, et

doivent fuir cet inconvénient.

Histoire de la peinture en Italie · 第 299 / 465 题