Voyez la tournure des Anglais qui arrivent en France. Indépendamment
de leurs modes, ils paraissent singuliers, et les femmes de Paris y
trouvent mille choses à reprendre.
Ce n'est pas assurément que leurs couleurs fraîches et leur démarche
assurée n'annoncent la santé et la force, et que l'on ne voie dans
leurs regards encore plus de raison et de sérieux: c'est précisément
parce qu'il y a trop de tout cela. Ils sont plus près que nous du beau
antique, et nous trouvons qu'il leur manque, pour être beaux, vivacité
et finesse[330].
C'est que les vertus dont le beau antique est la saillie, si l'on ose
parler ainsi, sont plus honorées dans un gouvernement libre qu'en
France. Voyez les têtes d'Allworthy, de Tom-Jones, de Sophie, du grand
peintre Fielding. C'est du beau antique tout pur, aurait dit Voltaire.
Aussi, parmi nous, ces gens-là sont-ils un peu lourds. Les Anglais,
de leur côté, encore _puritains_ sans le savoir[331], s'arment d'une
sainte indignation contre les héros de Crébillon. On en dit du mal
même à Paris. Ce sont cependant des portraits très-ressemblants de
personnages éminemment modernes.
Le beau idéal antique est un peu républicain[332]. Je supplie qu'à
ce mot l'on ne me prenne pas pour un coquin de libéral. Je me hâte
d'ajouter que, grâce à l'amabilité de nos femmes, la république antique
ne peut pas être, et ne sera jamais un gouvernement moderne.
Jamais en Italie, ni ailleurs, je n'ai trouvé les beaux enfants anglais
avec ces cheveux bouclés autour de leurs charmants visages, et ces yeux
ornés de cils si longs, si fins, légèrement relevés à l'extrémité,
qui donnent à leur regard un caractère presque divin de douceur et
d'innocence[333]. Ces teints éblouissants, si transparents, si purs,
si profondément colorés à la moindre émotion, que l'étranger rencontre
dans les Country-Seats où il a le bonheur d'être admis, c'est en vain
qu'il les chercherait dans le reste de la terre. Je n'hésite pas à
le dire, si Raphaël avait eu connaissance des enfants de six ans et
des jeunes filles de seize de la belle Angleterre, il aurait créé le
beau idéal du Nord, touchant par l'innocence et la délicatesse, comme
celui du Midi par le feu de ses passions. La science vient approuver
cet aperçu de l'âme, et nous dire que dans la jeunesse le tempérament
bilieux est une maladie. Pendant la première minute où les yeux du
voyageur se fixent sur une beauté anglaise, ils l'embellissent. Dans
le Midi, c'est un effet contraire. Le premier aspect de la beauté y
est ennemi. L'Italienne qui revoit tout à coup un amant adoré qu'elle
croyait à trois cents lieues reste immobile. Ailleurs, on lui saute au
cou.
[330] Un Anglais debout présente une ligne parfaitement droite.
(Tom. IV des _Physion._)
[331] En Angleterre, faire une partie de piquet le dimanche, ou
jouer du violon, est une impiété révoltante. Le capitaine du
vaisseau qui portait Bonaparte à Sainte-Hélène lui fit cette
burlesque notification.
[332] Il annonce les mêmes vertus que commande la république.
[333] Ce n'est qu'en Angleterre que l'on peut comprendre cette
phrase du bon Primrose: «My sons hardy and active, my daughters
beautiful and _blooming_,» non plus que le _auburn hair_.