Que la beauté ait été trouvée chez les Grecs en même temps qu'ils
sortaient de l'état sauvage, c'est ce qu'il est impossible de
nier[313]; qu'elle soit tombée du ciel, aucun historien ne le
rapporte; qu'elle ait été inventée par les raisonnements de leurs
philosophes, il n'y a pas moyen de le croire; ils sont trop ridicules;
que, comme les beaux tableaux du quinzième siècle, elle soit le fruit
inattendu de la civilisation tout entière, c'est ce que les savants
allemands les plus opposés à mon idée ne nieront pas.
La vraie difficulté est celle-ci: qu'elle soit l'expression de
l'_utile_[314].
Je n'ai pas dit: Je vais vous prouver cela; mais «daignez vérifier dans
votre âme si par hasard la beauté ne serait pas cela.»
A cet effet, je le répète, il faut d'abord avoir une âme; ensuite que
cette âme ait un plaisir direct, et non pas de _vanité_, en présence de
l'_antique_.
Je ne puis prouver à quelqu'un qu'il a la crampe. Dans cette affaire
une simple dénégation détruit tout. Je n'opère pas sur des objets
palpables, mais sur des sentiments cachés au fond des cœurs.
Je ne puis que faire une enceinte. Les statues expriment-elles quelque
chose? Oui; car on les regarde sans s'ennuyer.
Expriment-elles quelque chose de nuisible? Non; car on les regarde avec
plaisir. Quelques cœurs jeunes et simples diront: «Oui, la _Pallas_
me fait peur;» mais, quand ils ne seront plus étonnés de cette tête
colossale de _Jupiter Mansuetus_, ils diront: «Celle-là me rassure.»
Me voici de nouveau réduit à vous prédire vos sentiments. Par un cercle
vicieux, je reviens, comme Bradamante, au pied du roc inaccessible où
Atland garde Roger. Ceci ne se prouve pas. Il me faudrait aussi un
bouclier magique où se peignissent les cœurs.
On ne prouve pas une analyse de l'amour, de la haine, de la jalousie.
Après avoir lu _Othello_, on se dit: «Voilà la nature.»
. . . . . Trifles light as air
Seem to the jealous confirmations strong
As proofs from holy writ.
(_Othello_, acte III.)
Mais si un homme s'écrie: «Cela est absolument faux. J'ai été jaloux,
et d'une autre manière;» que direz-vous, sinon: «Allons aux voix.»
Ce qui ne prouve absolument rien pour cet homme.
Quant au _bon air_, sans l'oisiveté des cours, sans l'ennui, sans
l'amour, sans l'immense superflu, sans la noblesse héréditaire, sans
les charmes de la société, je crains bien qu'on ne s'en fût jamais
avisé[315].
Rien de tout cela en Grèce; mais une place publique, source éternelle
de travaux et d'émotions[316]. Ou prononcez que la beauté n'a rien
de commun avec l'imitation de la nature, ou convenez que, puisque la
nature a changé entre le beau antique et le beau moderne, il doit y
avoir une différence.
Duclos disait en 1750:
«L'homme aimable est fort indifférent sur le bien public, ardent à
plaire à toutes les sociétés où le hasard le jette, et prêt à en
sacrifier chaque particulier. Il n'aime personne, n'est aimé de qui
que ce soit, plaît à tous, et souvent est méprisé et recherché par les
mêmes gens.
«Le _bon ton_ dans ceux qui ont le plus d'esprit consiste à dire
agréablement des riens, et ne pas se permettre le moindre propos sensé,
si on ne le fait excuser par les grâces du discours[317]; à voiler
enfin la raison, quand on est obligé de la produire, avec autant de
soin que la pudeur en exigeait autrefois quand il s'agissait d'exprimer
quelque idée libre. L'agrément est devenu si nécessaire, que la
médisance même cesserait de plaire si elle en était dépourvue.
«Ce prétendu _bon ton_, qui n'est qu'un abus de l'esprit, ne laisse
pas d'en exiger beaucoup; ainsi il devient dans les sots un jargon
inintelligible.
«Les choses étant sur le pied où elles sont, l'homme le plus piqué n'a
pas le droit de rien prendre au sérieux, ni d'y répondre avec dureté.
On ne se donne pour ainsi dire que des cartels d'esprit; il faudrait
s'avouer vaincu pour recourir à d'autres armes, et la gloire de
l'esprit est le point d'honneur d'aujourd'hui.»
[313] La Grèce, dans la première époque dont on ait l'histoire,
et encore quelle histoire? ce n'est guère qu'une fable convenue;
la Grèce, dominée par les féroces Pélages et les grossiers
Hellènes, n'eut aucune idée des arts d'imitation.
Vinrent les temps héroïques, et le navire _Argos_ si célébré
ne porta probablement que des corsaires qui allaient piller à
Colchos l'or que l'on trouvait dans les sables du Phase.
Vint la guerre des sept chefs contre Thèbes, et enfin la célèbre
guerre de Troie.
Pendant tout ce temps, on n'a pas le plus petit indice que
les beaux-arts aient été cultivés en Grèce, à l'exception de
la poésie, qui, chez toutes les nations, comme on le voit en
Amérique, est la compagne des héros et des guerriers.
Après la chute de Troie, les chefs qui avaient été longtemps
absents de leurs peuplades les retrouvèrent en désordre; leurs
femmes même ne les reçurent qu'un poignard à la main. Pour venger
ces forfaits, on a des guerres civiles qui durèrent près de
quatre siècles, et qui ont trouvé dans Thucydide un narrateur
éloquent. Il commence son histoire par peindre rapidement les
habitudes et la manière de vivre des Grecs avant le siége de
Troie, et depuis cette époque jusqu'au siége où il écrit[xxv].
[xxv] Voir les _Leçons d'Histoire_ de Volney aux écoles
normales, excellente préface.
«Ce n'est, dit-il, que vers le temps de la guerre du Péloponèse
que ce pays, qui porte le nom de Grèce, a été habité d'une
manière stable; avant cette époque, il était sujet à de
fréquentes émigrations.
«Ceux qui s'arrêtaient dans une portion de terrain
l'abandonnaient sans peine, repoussés par de nouveaux occupants,
qui l'étaient à leur tour par d'autres. Comme il n'y avait point
de commerce, que les hommes ne pouvaient sans crainte communiquer
entre eux ni par terre ni par mer, chacun ne cultivait que
le morceau de terre nécessaire à sa subsistance; ils ne
connaissaient point les richesses; ils ne faisaient point de
plantations, parce que, n'étant pas défendus par des murailles,
ils craignaient toujours qu'on ne vînt leur enlever le fruit de
leur labeur. Comme chaque Grec était à peu près sûr de trouver
en tous lieux sa subsistance journalière, il ne répugnait point
à changer de place........... ....... Sans défense dans leurs
demeures, sans sûreté dans leurs voyages, les Grecs ne quittaient
point leurs armes; ils s'acquittaient, _armés même, des fonctions
de la vie commune_........
«Les Athéniens, les premiers, déposèrent les armes, prirent
des mœurs plus douces, et passèrent à un genre de vie plus
sensuel.... ....... Les Corcyréens, après un combat naval,
dressèrent un trophée à Leucymne, promontoire de leur île,
et y firent mourir tous leurs prisonniers, à l'exception des
Corinthiens, qu'ils retinrent esclaves.» (Traduction de Lévêque.)
Changez les noms, ce fragment sera l'histoire des sauvages
d'Amérique vers le temps où l'arrivée des Européens vint troubler
leur naissante société. Les Pélages n'étaient que des habitants
de l'Ouabache, et nous n'avons pas besoin de livres pour savoir
que partout les mêmes circonstances donnent les mêmes mœurs. Ce
qu'il y a de plaisant, c'est qu'au milieu des avantages sans
nombre de notre vie actuelle on nous cite tous les jours en
exemple, et avec des regrets comiques, les mœurs et l'esprit
de ces malheureux _sauvages grecs_, ou plutôt l'idée assez
grotesque que nous nous en sommes faite. Les courtisans lisent
des idylles: l'homme n'aime à admirer que ce qui est loin de lui,
et les siècles civilisés n'ont rien trouvé de plus loin d'eux que
les temps sauvages. Ne faut-il pas, d'ailleurs, que nos petits
professeurs d'athénée dissertent chaque année régulièrement sur
le plus ou moins de vérité historique de l'Achille de Racine? Je
voudrais bien que le véritable Achille de la guerre de Troie leur
apparût au milieu de leurs leçons; ils auraient une belle peur.
Je crains que, malgré la longueur du morceau de Thucydide, vous
n'ayez encore de la Grèce une image trop polie. Le pays du monde
où l'on connaît le moins les Grecs, c'est la France[xxvi], et
cela, grâce à l'ouvrage de l'abbé Barthélemy: ce prêtre de cour
a fort bien su tout ce qui se faisait en Grèce, mais n'a jamais
connu les Grecs: c'est ainsi qu'un petit maître de l'ancien
régime se transportait à Londres à grand bruit pour connaître
les Anglais. Il considérait curieusement ce qui se faisait à la
chambre des communes, ce qui se faisait à la chambre des pairs;
il aurait pu donner l'heure précise de chaque séance, le nom
de la taverne fréquentée par les membres influents, le ton de
voix dont on portait les _toasts_; mais sur tout cela il n'avait
que des remarques puériles. Comprendre quelque chose au jeu de
la machine, avoir la moindre idée de la constitution anglaise,
impossible[xxvii].
Le seul pays où l'on connaisse les Grecs, c'est Gottingue.
[xxvi] Les arts à l'Italie, l'esprit comique à la France, la
science à l'Allemagne, la raison à l'Angleterre, tel a été
l'arrêt du destin.
[xxvii] Voir la correspondance du duc de Nivernois, qui, à la
cour, passait pour trop savant. 1763.
[314] Non pas le signe, mais la marque, la saillie extérieure. Le
galon, qui est la beauté du peuple, est signe.
[315] Si l'on avait des doutes sur les bases morales de ce livre,
voir Bezenval; j'aime ses Mémoires: il a la première qualité d'un
historien, pas assez d'esprit pour inventer des circonstances qui
changent la nature des faits; et la seconde, qui est d'écrire sur
des temps qui intéressent encore; on y trouve le français de 1770
et la cour de Louis XVI.
[316] Pas de conversation de vanité. De là un des malheurs de nos
pédants, qui ne peuvent s'empêcher de mettre Molière et Cervantes
au-dessus des comiques anciens.
[317] Voilà ce dont les anciens n'eurent jamais d'idée; ils
étaient trop attentifs au fond des choses. Les esprits les plus
délicats, Cicéron, Quintilien, etc., parlent des difformités
corporelles comme d'objets propres à la raillerie. L'aimable
Horace a souvent le ton plus grossier que le théâtre des
Variétés. Malgré un esprit étonnant, il eût été fort déplacé dans
un salon de 1770. Nos pédants n'ont garde de nous parler de la
grossièreté, de la rudesse, de l'indélicatesse des anciens, qui
passent toute croyance; mais il faut voir les originaux.