Que j'aime ces liaisons formées par le hasard tout seul, et où l'on a
le plaisir de ne pas savoir le nom de son partner! Tout est découverte,
tout est grâce. Il n'y a pas de lien. Tant qu'on se plaît on reste
ensemble; le plaisir disparaît-il, la société se rompt sans regret,
comme sans rancune. Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain,
mon inconnu et moi. Il me propose Tortoni.--Non, prenons tout
simplement du café.--Donc au café de Foy, à midi.
Nous revoilà devant l'_Apollon_. J'essuie d'abord une petite bordée
de science. Je vois que mon homme, par respect pour mon bavardage
de la veille, a envoyé chercher chez son libraire Winckelmann et
Lessing.--Oublions le savant Winckelmann.--Vous avez raison, reprend-il
en riant; car c'est en vain que j'y ai cherché une objection qui
m'embarrasse fort. L'artiste sublime doit fuir les détails; mais voilà
l'art qui, pour se perfectionner, revient à son enfance. Les premiers
sculpteurs aussi n'exprimaient pas les détails. Toute la différence,
c'est qu'en faisant _tout d'une venue_ les bras et les jambes de leurs
figures, ce n'étaient pas eux qui fuyaient les détails, c'étaient les
détails qui les fuyaient.--Remarquez que pour choisir il faut posséder;
l'auteur d'_Antinoüs_ a développé davantage les détails qu'il a gardés.
Il a surtout augmenté leur physionomie, et rendu leur expression plus
claire. Voyez cet autre portrait: la statue de _Napoléon_[310] par
Canova; remarquez la jambe, et surtout le pied. Je prends à dessein
les parties les moins nobles, et cependant quelle noblesse! A quelque
distance que vous aperceviez la statue, sur-le-champ vous distinguez
non-seulement chaque partie du corps, mais aussi que ce corps est celui
d'un héros. C'est que les grands contours de cette jambe ont la même
physionomie, le même degré de convexité que les grands contours du
bras[311].
Il est vrai que tout ceci est invisible et faux pour la foule de ces
hommes plongés dans les intérêts grossiers de la vie active, et devant
qui le temple des arts se ferme d'un triple verrou. S'ils trouvaient à
vendre dans un coin de Rome un fragment du _Gladiateur_ Borghèse que
voilà, et un fragment de l'_Apollon_; voyant dans le _Gladiateur_ une
foule de muscles très-bien rendus, ils le préféreraient hautement au
dieu du jour. Laissons ces athées des beaux-arts.
Je me donne alors le plaisir de raconter à mon inconnu la manière dont
je fais naître le beau antique parmi les Grecs sauvages. Il me fait des
objections charmantes. Pour y répondre, nous nous mettons à comparer
avec détail chaque partie du _Gladiateur_ à la partie correspondante de
l'_Apollon_. Nous reconnaissons toujours le même artifice; le sculpteur
grec supprimant pour faire un dieu les détails qui auraient trop
rappelé l'humanité.
En nous plaçant à la gauche de l'_Apollon_, du côté opposé à la
fenêtre, de manière que la main gauche couvre le cou, nous voyons le
contour du côté de la lumière formé par cinq lignes ondoyantes. Si nous
cherchons au contraire le contour du _Gladiateur_, nous le trouvons
toujours composé d'un nombre de lignes bien plus considérable. Et
ces lignes se coupent par des angles infiniment plus petits que les
contours de l'_Apollon_.
--Croyez-vous, me dit l'inconnu, qu'on puisse supprimer encore plus de
détails que dans l'_Apollon_, et aller plus loin dans le style sublime?
--Ma foi, je n'en sais rien. Quelques personnes pensent que oui, et
que si jamais la Grèce est civilisée, ou si des Juifs détournent le
cours du Tibre, on déterrera peut-être des ouvrages d'un style plus
grandiose encore. J'avoue que cela est possible.
La raison me le dit, mais mon cœur n'en croit rien.
(_L'Éteignoir_, comédie.)
Allons voir les tableaux, me dit l'inconnu.--Mais songez-vous qu'il
nous faut faire sur le _coloris_ et le _clair-obscur_ le même travail
que nous avons fait sur les lignes?
Nous montons cependant, et le hasard porte nos pas dans la galerie
d'Apollon. Nous remarquons la _Calomnie d'Apelles_ par Raphaël,
quelques études au crayon rouge, d'après la Fornarina, pour des
tableaux de Madones. «Voyez, lui dis-je, les grands artistes en faisant
un dessin peu chargé font presque de l'idéal. Ce dessin n'a pas quatre
traits, mais chacun rend un contour essentiel. Voyez à côté les dessins
de tous ces ouvriers en peinture. Ils rendent d'abord les minuties;
c'est pour cela qu'ils enchantent le vulgaire, dont l'œil dans tous les
genres ne s'ouvre que pour ce qui est petit.»
[310] L'esprit général de cette histoire montre assez que peu
de personnes haïssent autant que l'auteur l'assassin du duc
d'Enghien, du libraire de Halle, du capitaine Wright. C'est pour
cela qu'il se sert hardiment des mots qui tombent sous sa plume.
Napoléon est devenu un personnage historique; il appartient à
celui qui étudie l'homme, tout comme au bavard politique. De
grands saints le regrettent publiquement dans les journaux.»
(_Débats_ du 5 juin 1817.) Ri. C.
[311] Voir les articles, aussi profondément pensés que bien
écrits, que M. Marie Boutard a donnés sur cette _grosse_ statue.
C'est la meilleure pièce justificative de la lettre de lord
Wellington sur les tableaux d'Italie.