ART DE VOIR.

Pour trouver du plaisir devant l'_Apollon_, il faut le regarder comme

on suit un patineur rapide au bassin de La Villette. On admire son

adresse tant qu'il est adroit, et l'on se moque de lui s'il tombe.

L'affaire du sculpteur était apparemment de plaire à tous les hommes.

C'est sa faute s'il n'attache pas un homme bien né, non distrait, ni

par des chagrins, ni par des plaisirs bien vifs. Que cet homme ne

soit pas humilié, surtout qu'il ne se donne pas de l'admiration par

force[306], c'en serait assez pour prendre les arts en guignon.

Qu'il attende. Dans un an ou deux, un jour que le hasard l'aura conduit

au Musée, il sera tout surpris d'arrêter ses yeux sur l'_Apollon_ avec

plaisir, d'y démêler mille beautés. Chaque contour semble prendre une

voix, et cette voix élève et ravit son âme. Il sort tout transporté, et

garde un long souvenir de cette visite.

Si les sentiments de ravissement, de bonheur, de plaisir, que j'entends

exprimer chaque jour à côté de moi en me promenant dans ces longues

salles, étaient sincères, ce lieu serait plus assiégé que la porte

d'un ministre; l'on s'y porterait toute l'année, comme les vendredis

de l'exposition. Mais tout homme du monde a la science nécessaire

pour jouir de la tournure d'une jolie femme, et nous dédaignons

d'acquérir la science si facile, et pourtant indispensable, pour voir

les tableaux. Aussi le Musée de Paris est-il désert. Ces tableaux

disséminés en Italie avaient chaque jour trois ou quatre spectateurs

passionnés qui venaient de cent lieues pour les admirer. Ici, je

trouve huit ou dix élèves perchés sur leurs échelles, et une douzaine

d'étrangers dont la plupart ont l'air assez morne. Je les vois arriver

au bout de la galerie avec des yeux rouges, une figure fatiguée, des

lèvres inexpressives, livrées à leur propre poids. Heureusement il y a

des canapés, et ils s'écrient en bâillant à se démettre la mâchoire:

«Ceci est superbe!» Quel œil humain peut en effet passer impunément

sous le feu de quinze cents tableaux[307]?

[306] Dans le temps que Barthe faisait des héroïdes, Dorat

l'aperçut un soir tout seul, devant le grand bassin du

Luxembourg, frappant du pied et se tordant les bras comme un

furieux. Il s'approche de lui: «Eh! qu'avez-vous donc, mon

ami?--J'enrage: voilà près d'une heure que je suis ici à lorgner

la lune; vous savez tout ce qu'elle inspire à ces diables

d'Allemands; eh bien! à moi, pas la plus petite chose; je reste

plus froid que la pierre, et je m'enrhume. Que le diable emporte

la lune et ses poëtes, dont la tendresse me confond!»

[307] Il m'eût été facile de changer ceci; mais je le pense

encore. Certainement l'enlèvement des objets d'art est un grand

soufflet pour la nation; mais sa gloire, à elle qui les a

conquis, n'en reste pas moins intacte.

Comme artiste, il vaut infiniment mieux qu'ils soient en Italie;

ce voyage leur a donné de l'importance aux yeux des gens titrés.

Quant à la voix de la raison, elle disait de faire vingt

collections assorties, et de les envoyer dans les vingt villes

les plus peuplées de l'Europe.

Histoire de la peinture en Italie · 第 267 / 465 题