Dans les scènes touchantes produites par les passions, le grand
peintre des temps modernes, si jamais il paraît, donnera à chacun de
ses personnages la beauté idéale tirée du tempérament fait pour sentir
le plus vivement l'effet de cette passion.
Werther ne sera pas indifféremment sanguin ou mélancolique; Lovelace,
flegmatique ou bilieux. Le bon curé Primerose, l'aimable Cassio,
n'auront pas le tempérament bilieux, mais le juif Shylock, mais le
sombre Iago, mais lady Macbeth, mais Richard III. L'aimable et pure
Imogène sera un peu flegmatique[303].
D'après ses premières observations, l'artiste a fait l'Apollon du
Belvédère. Mais se réduira-t-il à donner froidement des copies de
l'Apollon toutes les fois qu'il voudra présenter un dieu jeune et
beau. Non, il mettra un rapport entre l'action et le genre de beauté:
Apollon, délivrant la terre du serpent Python, sera plus fort; Apollon,
cherchant à plaire à Daphné, aura des traits plus délicats.
[303] A propos d'Imogène, je cède à la tentation de transcrire
la note que je trouve sur mon Shakspeare. J'eus le plaisir,
dernièrement, d'assister à la séance d'Athénée[xxiv], où M. Jay
a fait comparaître ce pauvre Shakspeare, et, dûment interrogé et
morigéné, l'a condamné tout d'une voix à n'être jamais qu'_un
barbare fait pour plaire à des fous_.
[xxiv] Novembre 1814.
Plus loin, un autre professeur, encore plus grave, fait
comparaître devant sa chaire Raynal ou Helvétius, et établit avec
eux un petit dialogue pour leur prêter un drôle de style, et leur
dire de bonnes vérités: cela s'appelle être un Père de l'Église.
Le barbare Shakspeare aurait tiré un bon parti de ces dialogues.
Quoi qu'il en soit, un jeune peintre et moi, nous le lisions à
Rome en 1802; nous écrivîmes à la fin du volume, et sans style,
comme on va voir:
«Nous venons, Crozet et moi, de lire _Cymbeline_ à la villa
Aldobrandini; nous avons eu, en beaucoup d'endroits, un plaisir
pur, tendre et avoué par la raison. Il y a plusieurs parties
(petits discours d'un personnage) qui nous semblent les fruits
du plus grand génie dramatique que nous connaissions; telle
est: «_Infidèle à sa couche!_» Toute la scène où se trouvent
ces paroles d'Imogène nous paraît exquise pour la pureté, la
simplicité et la vérité. Si on y ajoute le charme de la position
de cette pauvre Imogène, abandonnée, sans appui, sans autre
espérance que celle de Posthumus fidèle, espérance qui est
détruite en ce même moment, on trouvera qu'il est difficile de
faire une scène plus touchante.
«Il y a très-peu de détails dans la pièce qui ne nous paraissent
vrais: chaque scène prise en particulier nous semble une fidèle
représentation de la nature; mais toutes les scènes ne sont pas
également intéressantes, ou plutôt leur intérêt n'émane pas
directement du sujet principal; car il est difficile, en lisant
une scène vraie, de ne pas s'y intéresser; seulement il faut
faire l'effort de se prêter à la scène. C'est cet effort qui
paraît au soussigné le grand défaut de la contexture des pièces
de Shakspeare; mais ce défaut est bien racheté par la grande
étendue d'idées, l'immense variété de sensations, de tons, de
styles, dont on jouit à la lecture de ce grand poëte.
«Le caractère d'Imogène, le premier de la pièce, nous a fait
l'impression du _tendre gracieux_, du mélancolique doux.
Imogène est une amante pure, d'un esprit borné, mais juste,
sans enthousiasme et sans chaleur, ne concevant que son amour,
capable de mourir pour son amant, capable aussi de lui survivre,
se bornant, après sa mort, à le regretter, à parler de lui et à
pleurer.
«Du reste, ce caractère que nous venons de tracer se devine par
le style d'Imogène, par son genre d'affliction, par ses réponses
douces et sa résignation, mais ne paraît pas tout à fait fini
par le poëte: il n'a pas tiré parti de toutes les circonstances
dans lesquelles il place Imogène. Lorsqu'elle voit le cadavre
de Cloten, qu'elle prend pour Posthumus, sa douleur n'est pas
profonde; elle parle, tandis qu'elle est restée muette aux
accusations de Posthumus que lui a montrées Pisanio; elle prend
le singulier parti de se mettre au service de Lucius; elle
conserve assez de présence d'esprit pour mentir sans raison.
Shakspeare aurait pu motiver ce parti de suivre Lucius, en lui
faisant craindre de rencontrer Cloten à la cour, et de le voir se
réjouir insolemment de la mort de son époux.
«Il n'en est pas moins vrai que nous ne connaissons pas de _jeune
première_ dans nos poëtes qui ait autant de grâce, qui soit aussi
vraie, qu'Imogène, et, j'ose dire, dont on puisse aussi bien
calquer le caractère et arrêter la physionomie.
«Rien de plus naturel que la scène de Jachimo et d'Imogène; rien
de gigantesque, rien de superflu; tout se passe, ce nous semble,
exactement comme dans une conversation intéressante, entre des
personnages passionnés qui ne se croient pas contemplés du
public. Imogène ne déclame point contre la perfidie humaine; elle
s'écrie: «_Hors d'ici;--holà, Pisanio!_» et regarde Jachimo avec
mépris.
«Les caractères du vieux bavard ampoulé monarchique, Bellarius,
et des deux frères (caractères purs et jeunes), parfaitement
dessinés; sérénité charmante et noble de celui qui apporte la
tête de Cloten; caractère de Jachimo plein d'esprit. Le mot
qu'il prête à Imogène en donnant le bracelet: «_Il me fut cher
autrefois_,» annonce même plus que de l'esprit.--De Posthumus,
presque entièrement dessiné par ce qu'on dit de lui (noble et
froid), et qui paraît l'homme fait pour enflammer Imogène.--De
Cloten, excellente peinture d'un brutal insolent et qui se sent
soutenu (le caractère le plus hardi et le plus original de la
pièce).
«Tous ces caractères, disons-nous, pourraient être plus
approfondis. On conçoit, par exemple, que Cloten puisse être mis
dans des positions qui le développent encore davantage.
«L'intérêt, qui n'est jamais très-vif dans le courant de la
pièce, se soutient toujours: c'est un beau tableau dans le genre
doux et noble.
«Tous les autres caractères sont remplis de vérité. L'Augure,
par exemple, le plus court de tous, a un trait de coquinerie de
prêtre qui est charmant: c'est la seconde explication du songe,
contraire à la première.
«Le dialogue nous semble une voûte dont on ne peut rien ôter sans
nuire à sa solidité.
«Le dénoûment est exécuté par un très-grand artiste. L'apparition
de Posthumus est très-belle; mais l'extrême longueur de la scène,
et le récit de choses que le spectateur a vues se passer sous ses
yeux, tuent l'émotion.
«Ce qui produit en nous la sensation de _grâce pure_ dans
Imogène, c'est qu'elle se plaint sans accuser personne.
«Johnson, vol. VIII, p. 473, dit: «This play has many just
sentiments, some natural dialogues, and some pleasing scenes,
but they are obtained at the expence of much incongruity. To
remark the folly of the fiction, the absurdity of the conduct,
the confusion of the names, and manners of different times, and
the impossibility of the events in any system of life, were waste
criticism upon unresisting imbecility, upon faults too evident
for detection, and too gross for agravation.»
«Johnson nous paraît avoir eu trop de science, et pas assez de
sentiment; il s'est laissé choquer par _Jachimo_ mis à côté de
_Lucius_, et parlant d'un Français, fautes que le premier homme
médiocre corrigerait en une heure d'attention.
«Les La Harpe auraient bien de la peine à nous empêcher de croire
que, pour peindre un caractère d'une manière qui plaise pendant
plusieurs siècles, il faut qu'il y ait beaucoup d'incidents qui
prouvent le caractère, et beaucoup de naturel dans la manière
d'exposer ces incidents.»