SUITE DE L'ATHLÉTIQUE ET DU NERVEUX.

Ces deux derniers tempéraments sont, dans la vie réelle, une des

grandes sources de contrastes et de comique.

Rien ne semble plus ridicule au capitaine de grenadiers de la vieille

garde que l'homme de lettres contemplatif qu'il rencontre revenant de

l'Institut avec sa broderie verte. Un de ses étonnements est qu'un tel

homme ait la croix.

Rien ne paraît plus plat à l'homme qui pense et qui a entendu siffler

quelques balles dans sa jeunesse, que la vie de café, et cette vanterie

perpétuelle et grossière, connue parmi nos braves sous le nom de

_blague_: est-ce donc, se dit-il, une chose si miraculeuse que d'aller

au feu huit ou dix fois par an? Il est donc bien pénible cet effort,

puisque l'on a besoin, pour s'en payer, d'une insolence de tous les

moments?

L'horreur du militaire pour tout ce qui pense ou qui en fait semblant

est si forte, qu'à l'armée ils l'ont portée jusque sur les gens qui les

font vivre. A la parade du Kremlin, j'ai vu Napoléon maltraiter fort un

pauvre diable d'intendant qui demandait une escorte pour faire moudre

à des moulins, à quelques werstes de Moscou, le blé appartenant à sa

garde.

C'est par la même disposition que ce général, à son retour à Paris,

accusa publiquement l'idéologie[290] des déraisons de sa campagne.

La première des vérités morales, c'est qu'il est hors de la nature de

l'homme de supporter les gens qui ont un mérite absolument différent du

sien, dans un genre dont il ne lui reste pas la ressource de contester

l'utilité.

Mon opinion particulière, c'est que l'officier français de 1811 était

supérieur à tout ce qui a jamais existé parmi les modernes. Ces

braves chefs de bataillon, avec leurs grosses mines, leurs trente-six

ans, leurs j'_étions_ et j'_allions_ à chaque mot, et leurs vingt

campagnes, auraient battu en un clin d'œil l'armée du maréchal de Saxe,

ou celle du grand Frédéric[291]. Ils savaient faire, et non pas dire;

ce qui n'empêche pas que Cabanis n'eût tracé d'avance leur portrait:

«Il en est de la force physique comme de la force morale; moins l'une

et l'autre éprouvent de résistance de la part des objets, moins elles

nous apprennent à les connaître. L'homme n'a presque toujours que des

idées fausses de ceux sur lesquels il agit avec une puissance non

contestée. De là l'ignorance profonde et presque incroyable du cœur

humain où l'on surprend les rois, même ceux qui ont de l'esprit; et la

nécessité, pour les souverains de la vieille Europe, d'épouser leurs

sujettes, s'ils veulent sauver leur race de l'imbécillité complète.

«L'habitude de tout emporter de haute lutte, le besoin grossier

d'exercer tous les jours des facultés mécaniques[292], nous rend plus

capables d'attaquer que d'observer, de bouleverser avec violence que

d'asservir peu à peu. Penser est un supplice. Entraîné dans une action

violente et continuelle, qui presque toujours devance la réflexion

et la rend impossible, l'homme obéit à des impulsions qui semblent

quelquefois dépourvues même des lumières de l'instinct. Ce mouvement

excessif, qui seul peut faire sentir l'existence à l'athlète, lui

devient de plus en plus nécessaire, comme l'abus des liqueurs fortes à

l'homme du peuple[293].»

Il faut absolument que l'homme sente pour vivre. Mozart ne sent qu'à

son piano, l'athlète que lorsqu'il est à cheval. Hors de là sa vie

est languissante, incertaine, effacée. En Angleterre, ces gens-là ont

un nom et un costume; leur signe de reconnaissance est une cravate de

couleur.

[290] Réponse au sénat. (_Moniteur_; décembre 1812.)

[291] La lutte de la vertu naissante contre l'_honneur_. Si l'on

a eu des Moreau et des Pichegru sans noblesse, pourquoi dois-je

souffrir le chagrin de voir ma voiture sans armes? Voir la guerre

de l'ancien régime dans Bézenval, _Bataille de Fillinghausen_,

tome I, page 100.

[292] Les après-déjeuners des commandants de place sont ce qui a

le plus fait haïr les Français en Allemagne; la vile grossièreté

de beaucoup de ces agents a donné bien des affiliés à la société

de la vertu. (Note de sir W. E.)

[293] Les voleurs à Botany-Bey. La mort la plus certaine ne

peut vaincre l'habitude. En Piémont, le Code pénal français a

fait périr en vain des centaines d'assassins; ils dansaient

sur l'échafaud. A Ivrée, pour demander si une fête de village

a été gaie, on dit: «Combien y a-t-il eu de coups de couteau?»

(Cortellate.) (Note de sir W. E.)

Histoire de la peinture en Italie · 第 249 / 465 题