Je n'abandonne point mes Grecs, parce qu'ils deviennent heureux.
Ce climat fortuné porte à l'amour; la religion, loin de le glacer,
l'encourage. L'exemple des dieux invite les mortels à la douce volupté.
On établit les jeux isthmiques, et la Grèce assemblée décerne des prix
à la beauté[256].
Par le goût du public, l'artiste est transporté au milieu de juges plus
sévères, d'admirateurs plus enthousiastes, de rivaux plus terribles.
L'amour de la gloire s'enflamme dans son cœur, autant qu'il est donné
au corps humain de pouvoir supporter une passion. Il met bien vite en
oubli qu'un jour il désira la gloire pour avoir les regards des plus
belles femmes, la considération et les richesses, bonheur de la vie.
Loin de suivre ces plaisirs grossiers, il les prend en horreur; ils
affaibliraient, avec ses facultés morales, et ses moyens de sentir
et de créer le sublime; il sacrifie tout à cette soif d'une renommée
immortelle, sa santé, sa vie. L'existence réelle n'est plus que le vil
échafaudage par lequel il doit élever sa gloire. Il ne vit que d'avenir.
On le voit fuir les hommes; sauvage, solitaire, s'accorder à peine la
plus indispensable nourriture. Pour prix de tant de soins, si le ciel
l'a fait naître sous un climat brûlant, il aura des extases, créera des
chefs-d'œuvre, et mourra à moitié fou au milieu de sa carrière[257]; et
c'est un tel homme que notre injuste société veut trouver sage, modéré,
prudent. S'il était prudent, sacrifierait-il sa vie pour vous plaire,
hommes médiocres et sages?
Après tout, se demande le philosophe, comment doit-on estimer la vie?
est-ce par une longue durée de jours insipides? ou par le nombre et la
vivacité des jouissances?
Il y a un demi-siècle que nous savons ces petites particularités sur
l'homme de génie; il y a un demi-siècle que tous les ouvriers, en fait
d'art, voudraient bien nous persuader qu'ils sont de ce caractère.
L'histoire dira:
Mais plus ils étaient occupés
Du soin flatteur de le paraître,
Et plus à nos yeux détrompés
Ils étaient éloignés de l'être.