Pour être exact, il faut dire que d'abord la misère est si grande que
les sauvages n'ont pas même le temps d'écouter la terreur, et ils n'ont
aucune idée des dieux. Ensuite ils pensent aux bons génies, et aux
génies méchants; mais ils ne prient que les méchants, car que craindre
des bons? Ensuite vient l'idée d'une divinité supérieure. C'est ici que
je les prends.
Or, pour des gens qui raisonnent bien, quelle est la qualité la plus
agréable dans un dieu? La _justice_. La justice, à l'égard d'un peuple,
c'est l'accomplissement de la fameuse maxime: «Que le salut de tous
soit la suprême loi!»
Si, en sacrifiant cent vieillards qui ne pourraient supporter la faim,
et entreprendre une marche de quinze jours au travers d'un pays sans
gibier, on peut essayer de mener la tribu dans tel canton abondant,
faute de quoi tous mourront de faim dans la forêt fatale où ils se
sont engagés, il n'y a pas à hésiter, il faut sacrifier les vieillards.
Eux-mêmes sentent la nécessité de la mort, et il n'est pas rare de
les voir la demander à leurs enfants. Une justice qui a de tels
sacrifices à prescrire ne peut avoir l'air riant; le premier caractère
de la physionomie des statues sera donc un sérieux profond, image de
l'extrême attention.
Telle est en effet la physionomie des chefs de sauvages renommés
pour leur sagesse; ils ont d'ordinaire quarante à quarante-cinq ans.
La prudence ne vient pas avant cet âge, où la force existe encore.
Le sculpteur sauvage, déjà attentif à réunir les avantages sans
les inconvénients, donnera à sa statue l'expression d'une prudence
profonde, mais lui laissera toujours la jeunesse et la force.