Si les sauvages étaient cultivateurs, et que la certitude de ne pas
mourir de faim, dès que la chasse sera mauvaise, permît les progrès
de la civilisation, l'émulation naîtrait parmi les artistes, comme la
finesse dans le public. Ce public demanderait dans les images des dieux
la réunion de ce qu'il y a de plus parfait sur la terre. La force et
la jeunesse ne leur suffiraient plus. Il faudrait que la physionomie
exprimât un caractère _agréable_.
C'est sur ce mot qu'il faut s'entendre. Les sauvages raisonnent juste.
Ces gens-là ne répètent jamais un raisonnement appris par cœur: quand
ils parlent, on sent que l'idée, avec ses plus petites circonstances,
est évidente à leurs yeux. Il faut voir avec quelle finesse et à quels
signes imperceptibles ils découvrent, dans une forêt de cent lieues de
long, jonchée de feuilles, de lianes, de troncs d'arbres, et de tous
les débris de la végétation la plus rude, qu'un sauvage de telle tribu
ennemie l'a traversée il y a huit jours.
Cette sagacité étonne l'Européen; mais le sauvage sait que si un
homme d'une autre tribu a passé dans la forêt, c'est que tel canton
de la chasse, situé à deux ou trois cents lieues de là, est envahi.
Or, si la tribu dirige sa chasse vers un canton épuisé, peut-être la
moitié des individus, tous les vieillards, les jeunes enfants, la plus
grande partie des femmes, mourront de faim. Quand la moindre faute de
raisonnement est punie de cette manière, on a une bonne logique.