Chez le Titien, la science du coloris consiste en une infinité de
remarques sur l'effet des couleurs voisines, sur leurs plus fines
différences, et en la pratique d'exécuter ces différences. Son œil
exercé distingue dans un panier d'oranges vingt jaunes opposés qui
laissent un souvenir distinct.
L'attention de Raphaël, négligeant les couleurs, ne voyait dans ces
oranges que leurs contours, et les groupes plus ou moins gracieux
qu'elles formaient entre elles. Or l'attention ne peut pas plus être
à deux objets à la fois que ne pas courir au plus agréable. Dans
une jeune femme allaitant son enfant, que ces deux grands peintres
rencontraient au quartier de Transtevère en se promenant ensemble,
l'un remarquait les contours des parties nues qui s'offraient à l'œil,
l'autre les fraîches couleurs dont elles étaient parées.
Si Raphaël eût trouvé plus de plaisir aux beautés des couleurs qu'aux
beautés des contours, il n'eût pas remarqué ceux-ci de préférence. En
voyant le choix contraire du Titien, il fallait, ou que Raphaël fût un
froid philosophe, ou qu'il se dît: «C'est un homme d'un extrême talent,
mais qui se trompe sur la plus grande vérité de la peinture: l'art de
faire plaisir au spectateur.» Car, si Raphaël eût cru son opinion
fausse, il en eût changé.
Le simple amateur qui n'a pas consacré quinze heures de chacune de ses
journées à observer ou reproduire les beaux contours admire davantage
le Titien. Son admiration n'est point troublée par cette observation
importune que le Vénitien se trompe sur le grand but de la peinture.
Seulement, comme l'amateur n'a pas sur le coloris les deux ou
trois cents idées de Raphaël, dont chacune se termine par un acte
d'admiration envers le Titien, en ce sens il admire un peu moins le
peintre de Venise.
Beaucoup des idées du Titien étaient inintelligibles à Raphaël, si l'on
doit le nom d'idées à cet instinct inéclairci qui conduit les grands
hommes.
Au milieu de cette immense variété que la nature offre aux regards de
l'homme, il ne remarque à la longue que les aspects qui sont analogues
à sa manière de chercher le bonheur. Gray ne voit que les scènes
imposantes; Marivaux, que les points de vue fins et singuliers. Tout le
reste est ennuyeux. L'artiste médiocre est celui qui ne sent vivement
ni le bonheur ni le malheur, ou qui ne les trouve que dans les choses
communes, ou qui ne les trouve pas dans les objets de la nature, dont
l'imitation fait son art.
Un bizarre château de nuages sous le ciel embrasé de Pœstum, une mère
donnant le bras à son fils, jeune soldat blessé, tandis qu'un petit
enfant s'attache à sa redingote d'uniforme pour ne pas tomber sur le
pavé glissant de Paris, absorbe pendant huit jours l'attention du
véritable artiste. Ce groupe marchant péniblement lui fait découvrir
dans son âme deux ou trois des grandes vérités de l'art.
On peut devenir artiste en prenant les règles dans les livres, et
non dans son cœur. C'est le malheur de notre siècle qu'il y ait des
recueils de ces règles. Aussi loin qu'elles s'étendent, aussi loin va
le talent des peintres du jour. Mais les règles boiteuses ne peuvent
suivre les élans du génie.
Bien plus, comme elles sont fondées sur la somme[219] du goût de tous
les hommes, leur principe se refuse à favoriser le degré d'originalité
inhérent à chaque talent. De là tant de ces tableaux qui embarrassent
les jeunes amateurs aux expositions, ils ne savent qu'y blâmer; y
blâmer, serait inventer.
Le comble de l'abomination, c'est que ces artistes perroquets
font respecter leurs oracles comme s'ils partaient directement de
l'observation de la nature.
La Harpe a appris la littérature à cent mille Français, dont il a fait
de mauvais juges, et étouffé deux ou trois hommes de génie, surtout
dans la province.
Le talent vrai, comme le Vismara, papillon des Indes, prend la couleur
de la plante sur laquelle il vit; moi, qui me nourris des mêmes
anecdotes, des mêmes jugements, des mêmes aspects de la nature, comment
ne pas jouir de ce talent qui me donne l'extrait de ce que j'aime?
En 1793, les officiers prussiens de la garnison de Colberg avaient une
table économique que quelques pauvres émigrés se trouvaient tout aises
de partager; ils remarquaient un jour un vieux major de hussards tout
couvert d'antiques balafres, reçues jadis dans la guerre de sept ans et
à moitié cachées par d'énormes moustaches grises.
La conversation s'engagea sur les duels. Un jeune cornette à la figure
grossière et au ton tranchant se mit à pérorer sur un sujet dont parler
est si ridicule. «Et vous, monsieur le major, combien avez-vous eu de
duels?--Aucun, grâce au ciel! répond le vieux hussard avec sa voix
prudente. J'ai quatorze blessures, et, grâce à Dieu! elles ne sont pas
au dos; ainsi je puis dire que je me tiens heureux de n'avoir jamais
eu de duel.--Pardieu! vous en aurez un avec moi!» s'écrie le cornette
en s'allongeant de tout son corps pour lui donner un soufflet. Mais la
main sacrilége ne toucha pas les vieilles moustaches.
Le major, tout troublé, se prenait à la table pour se lever, quand un
cri unanime se fait entendre: _Stehen Sie ruhig, Herr Major_[220]!
Tous les officiers présents saisissent le cornette, le jettent par la
fenêtre, et l'on se remet à table comme si de rien n'était. Les yeux
humides de larmes peignaient l'enthousiasme.
Ce trait est fort bien, les officiers émigrés l'approuvèrent; mais il
ne leur serait pas venu.
Dans les insultes, le Français se dit: «Voyons comment il s'en tirera.»
L'Allemand, plus disposé à l'enthousiasme, compte plus sur le secours
de tous. Le vaniteux Français s'isole rapidement. Toute l'attention est
profondément rappelée au _moi_. Il n'y a plus de sympathie[221].
Qu'importent ces détails fatigants, et dont Quintilien ne parle pas?
Blair et la Harpe veulent jeter au même moule les plaisirs de ces deux
peuples.
Quelquefois l'enthousiasme de Schiller nous semble niais. L'honneur
français, au delà du Rhin, paraît égoïste, méchant, desséchant.
Le véritable Allemand est un grand corps blond, d'une apparence
indolente. Les événements figurés par l'imagination, et susceptibles de
donner une impression attendrissante, avec mélange de noblesse produite
par le _rang_ des personnages en action, sont la vraie pâture de son
cœur: comme ce titre que je viens de rencontrer sur un piano[222]:
Six valses favorites de l'impératrice d'Autriche Marie-Louise, jouées à
son entrée à Presbourg par la garde impériale.
Quand la musique donne du plaisir à un Allemand, sa pantomime naturelle
serait de devenir encore plus immobile. Loin de là, ses mouvements
passionnés, faits extrêmement vite, ont l'air de l'exercice à la
prussienne. Il est impossible de ne pas rire[223].
La pudeur de l'attendrissement manque au dur Germain, et il voit des
monstres dans les personnages de Crébillon fils.
Vous voyez le mécanisme de l'impossibilité qui sépare Gray de
Marivaux; ceci porte sur une différence non pas morale, mais physique.
Que dire à un homme qui, par une expérience de tous les jours, et mille
fois répétée, préfère les asperges aux petits pois?
Quelle excellente source de comique pour la postérité! les la Harpe
et les gens du goût français, régentant les nations du haut de leur
chaire, et prononçant hardiment des arrêts dédaigneux sur leurs goûts
divers, tandis qu'en effet ils ignorent les premiers principes de la
science de l'homme[224]. De là l'inanité des disputes sur Racine et
Shakspeare, sur Rubens et Raphaël. On peut tout au plus s'enquérir, en
faisant un travail de savant, du plus ou moins grand nombre d'hommes
qui suivent la bannière de l'auteur de _Macbeth_, ou de l'auteur
d'_Iphigénie_. Si le savant a le génie de Montesquieu, il pourra
dire: «Le climat tempéré et la monarchie font naître des admirateurs
pour Racine. L'orageuse liberté et les climats extrêmes produisent
des enthousiastes à Shakspeare.» Mais Racine ne plût-il qu'à un seul
homme, tout le reste de l'univers fût-il pour le peintre d'_Othello_,
l'univers entier serait ridicule s'il venait dire à un tel homme, par
la voix d'un petit pédant vaniteux: «Prenez garde, mon ami, vous vous
trompez, vous donnez dans le mauvais goût: vous aimez mieux les petits
pois que les asperges, tandis que _moi_ j'aime mieux les asperges que
les petits pois.»
La préférence dégagée de tout jugement accessoire, et réduite à la pure
sensation, est inattaquable.
Les bons livres sur les arts ne sont pas les recueils d'arrêts à la la
Harpe; mais ceux qui, jetant la lumière sur les profondeurs du cœur
humain, mettent à ma portée des beautés que mon âme est faite pour
sentir, mais qui, faute d'instruction, ne pouvaient traverser mon
esprit.
De là un tableau de génie, et par conséquent original, doit avoir
moins d'admirateurs qu'un tableau légèrement au-dessus de la
médiocrité[225]. Il lui manquera d'abord les amateurs à _goût appris_.
L'extraordinaire ne se voit guère sur les bancs de l'Athénée. Les
professeurs nous façonnent à admirer _Mustapha et Zéangir_ ou l'_Essai
sur l'homme_; mais ils seront toujours choqués d'_Hudibras_ ou de _Don
Quichotte_: les génies naturels sont des roturiers dont la fortune, à
la cour, scandalise toujours les véritables grands seigneurs[226].
Si je prends mes exemples dans les belles-lettres, c'est que la
peinture n'est pas encore asservie à la dictature d'un la Harpe; c'est
encore, grâce au ciel, un gouvernement libéral, où celui qui a raison a
raison.
Il était impossible qu'un homme froid comme Mengs ne détestât pas le
Tintoret[227]. On se souvient encore à Rome de ses _sorties_ à ce
sujet, ce qui ne veut pas dire que l'amateur qui ne peut admirer les
ouvrages de Mengs comme Mengs lui-même ne voie avec plaisir la furie du
Vénitien. Le peintre saxon, avec une philosophie plus froide, ou une
tête plus forte, eût supputé le nombre d'amateurs auxquels il avait vu
admirer le Tintoret et le Corrége. Il eût dit vrai pour la plupart des
hommes en écrivant: «Le Tintoret est un excellent peintre du second
ordre, excellent surtout parce qu'il est original.»
Mais la vérité d'un tel jugement, évidente pour l'esprit de Mengs,
n'aurait pu changer son cœur. Le temps que l'homme froid met à voir ces
sortes de vérités, le génie ardent l'emploie à préparer ses succès.
Nous autres gens de Paris, congelés par la crainte du ridicule,
bien plus que par les brouillards de la Seine, nous disons: «Cela
est infiniment sage,» si nous rencontrons dans le monde un artiste
indulgent pour l'artiste qui prend une route opposée. Mais un certain
bon sens et l'enthousiasme[228] ne se marient pas plus que le soleil et
la glace, la liberté et un conquérant, Hume et le Tasse.
Le véritable artiste au cœur énergique et agissant est essentiellement
non tolérant. Avec la puissance, il serait affreux despote. Moi, qui ne
suis pas artiste, si j'avais le pouvoir suprême, je ne sais pas trop si
je ne ferais pas brûler la galerie du Luxembourg, qui corrompt le goût
de tant de Français.
La duchesse de la Ferté disait à madame de Staal: «Il faut l'avouer, ma
chère amie, je ne trouve que moi qui aie toujours raison.»
Plus l'on aura de génie naturel et d'originalité, plus sera évidente la
profonde justesse de cette saillie. On réplique:
Si l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse.