ÉTUDES ANATOMIQUES DE LÉONARD.

Les idées à la fois exactes et fines ne pouvaient être rendues par

le langage du quinzième siècle. Pour peu que nous ne voulions pas

raisonner comme un faiseur de prose poétique, nous sommes réduits à

deviner.

Probablement Léonard approcha d'une partie de la science de l'homme,

qui même aujourd'hui est encore vierge: la connaissance des faits qui

lient intimement la science des passions, la science des idées et

la médecine. Le vulgaire des peintres ne considère dans les larmes

qu'un signe de la douleur morale. Il faut voir que c'en est la marque

_nécessaire_. C'est à reconnaître la nécessité de ce mouvement, c'est à

suivre l'effet anatomique de la douleur, depuis le moment où une femme

tendre reçoit la nouvelle de la mort de son amant jusqu'à celui où elle

le pleure, c'est à voir bien nettement comment les diverses pièces de

la machine humaine forcent les yeux à répandre des larmes, que Léonard

s'appliqua. Le curieux qui a étudié la nature humaine sous cet aspect

voit souvent les autres peintres faire courir un homme sans lui faire

remuer les jambes.

Je ne connais que deux écrivains qui aient approché franchement de la

science attaquée par Léonard[206]: Pinel et Cabanis. Leurs ouvrages,

pleins du génie d'Hippocrate, c'est-à-dire de faits et de conséquences

bien déduites de ces faits, ont commencé la science. Les phrases de

Zimmermann et des Allemands ne peuvent qu'en donner le goût.

Lorsque le bon curé Primerose[207] arrive au milieu de la nuit, après

un long voyage, devant sa petite maison, et qu'au moment où il étend

le bras pour frapper il l'aperçoit tout en feu, et les flammes sortant

de toutes les fenêtres, c'est la physiologie qui apprend au peintre,

comme au poëte, que la terreur marque la face de l'homme par une pâleur

générale, l'œil fixe, la bouche béante, une sensation de froid dans

tout le corps, un relâchement des muscles de la face, souvent une

interruption dans la chaîne des idées. Elle fait plus, elle donne le

pourquoi et la liaison de chacun de ces phénomènes.

Un peintre a présenté Valentine de Milan pleurant son époux[208]. Il a

réussi à toucher le public par la jolie devise: «_Plus ne m'est rien,

rien ne m'est plus_,» par l'écusson des Visconti placé aux vitraux de

la fenêtre[209], et par un chien fidèle. Assurément cela fait l'éloge

de la sensibilité française.

Un peintre du quinzième siècle eût probablement négligé cette harmonie

des convenances, présent fait aux arts par la moderne littérature.

Mais, au lieu de faire un petit visage gris d'un pouce de proportion,

qui n'est que l'accessoire du beau gothique de la voûte, il eût prêté

une oreille attentive à la physiologie, qui lui disait:

«Le chagrin profond produit un sentiment de langueur générale, la

chute des forces musculaires, la perte de l'appétit, la petitesse du

pouls, le resserrement de la peau, la pâleur de la face, le froid des

extrémités, une diminution très-sensible dans la force du cœur et des

artères, d'où vient un sentiment trompeur de plénitude, d'oppression,

d'anxiété, une respiration laborieuse et lente qui entraîne les soupirs

et les sanglots, et le regard presque farouche, qui complète la

profonde altération des traits.»

Suivant les préceptes pratiqués par Léonard pour le tableau de

la _Cène_, le peintre italien eût pénétré dans les prisons et

dans les loges de Bedlam. Il eût reconnu la vérité de ces traits

caractéristiques. Ceux que son art ne peut rendre lui eussent aidé,

en présence de la nature, à reconnaître les circonstances qu'il peut

imiter. Enfin, après des études réfléchies, rempli d'une profonde

connaissance de la _tristesse_, et ayant devant les yeux ce qu'il y

avait de commun dans les traits de tous les malheureux qu'il avait

observés, l'Italien aurait peint sa tête de Valentine sur le premier

fond venu, sans songer à tout le parti que l'on peut tirer d'une

corniche; mais tout le monde comprend une corniche.

Voilà, ce me semble, le genre d'observation dont Léonard s'occupa toute

sa vie; mais il n'y avait que le même nom d'_anatomie_ pour cette

étude-ci, et la science des muscles où triompha Michel-Ange. Le peu de

figures nues que Léonard a laissées prouve assez que la science des

muscles fut pour lui sans attrait particulier. On conçoit facilement,

au contraire, son goût dominant pour une étude qui tirait parti de

toutes les observations que l'homme d'esprit avait faites dans le monde.

Un amour-propre délicat devait trouver des jouissances vives dans ce

genre de découvertes. Leur évidence plaçait leur auteur bien au-dessus

de tous les prétendus philosophes de son siècle, qui, follement

partagés entre les chimères de Platon et celles d'Aristote, changeaient

de temps en temps d'absurdités, sans pour cela approcher davantage du

vrai.

[206] _Traité de la manie et rapports du moral._ (Voir Cricton.)

_An inquiry into the nature and origin of mental derangements._

Londres, 1798.

[207] _The Vicar of Wakefield._

[208] Exposition de 1812.

[209] Dove dell'Angue esce l'ignudo fanciullo.

Histoire de la peinture en Italie · 第 147 / 465 题