Les arts allaient triompher. Léon X venait d'être élevé au souverain
pontificat. Julien de Médicis, qui se rendait à Rome pour le
couronnement de son frère, y mena Léonard. Un exemple des préventions
que donne l'intrigue, même aux princes qui ont le plus de génie
naturel, c'est que l'aimable Léon X n'ait pas goûté l'aimable Vinci.
Léon X commande un tableau à Léonard; celui-ci se met à distiller des
herbes pour composer les vernis; sur quoi le pape dit publiquement:
«Certes, nous n'aurons jamais rien de cet homme, puisque avant de
commencer il s'occupe de ce qui doit finir.»
Vinci sait ce propos, et quitte Rome d'autant plus volontiers qu'il
apprend que Michel-Ange y est rappelé. On trouve dans ses manuscrits
une machine qu'il inventa pour frapper les monnaies du pape et les
rendre parfaitement rondes.
Sa vie philosophique et sa manière de méditer ses ouvrages ne
convenaient plus à une cour bruyante. D'ailleurs, après la furie de
Jules II, on était accoutumé, en fait d'arts à Rome, à voir terminer
rapidement les plus grandes entreprises. Ce défaut, inhérent à un trône
toujours rempli par des vieillards, était fortifié par l'habitude
d'avoir des gens résolus, des Bramante, des Michel-Ange, des Raphaël.
Il avait débuté par faire à Saint-Onuphre, où le Tasse repose, une
_Madone portant Jésus dans ses bras_, peinture raphaëlesque qui s'est
déjà écaillée et détachée du mur en plusieurs endroits. Le dataire de
Léon X, Balthazard Turini, eut de lui deux tableaux, l'un desquels se
trouvait, dit-on, à la galerie de Dusseldorff[201].
Mais un ouvrage d'une tout autre importance, c'est la _Madone_ de
Pétersbourg, un des plus beaux tableaux qui aient pénétré dans ces
climats glacés.
Peut-être a-t-il été fait pour Léon X lui-même. Ce qu'il y a de sûr,
c'est qu'il se trouvait dans le palais des ducs de Mantoue; car il y
fut volé lors du pillage de cette ville par les troupes allemandes.
Les voleurs le tinrent caché un grand nombre d'années. Il passait
pour perdu, lorsqu'en 1777 on l'offrit à l'abbé Salvadori, l'un des
secrétaires du comte Firmian. Cet abbé faisait un grand secret de sa
bonne fortune, de peur que son maître ne voulût l'acheter. Il fit
cependant entrevoir son tableau à quelques amis sûrs, entre autres à M.
de Pagave, amateur célèbre.
A la mort de l'abbé, ses héritiers emportèrent le chef-d'œuvre de
Léonard à Moris, bourg du Trentin, où les agents de Catherine II le
déterrèrent et l'achetèrent à grand prix.
Ce qui arrête devant ce tableau, c'est la manière de Raphaël employée
par un génie tout différent. Ce n'est pas que Léonard fût homme à
imiter quelqu'un. Tout son caractère s'y oppose. Mais, cherchant
le sublime de la grâce et de la majesté, il se rencontra tout
naturellement avec le peintre d'Urbin. S'il avait été en lui de
chercher l'expression des passions profondes et d'étudier l'antique,
je ne doute pas qu'il n'eût reproduit Raphaël en entier; seulement il
lui eût été supérieur pour le clair-obscur. Dans l'état des choses,
cette _Sainte Famille_ de Pétersbourg est, à mon sens, ce que Léonard a
jamais fait de plus beau. Ce qui la distingue des _Madones_ de Raphaël,
outre la différence extrême d'expression, c'est que toutes les parties
sont trop terminées. Il manque un peu de facilité et d'aménité dans
l'exécution matérielle. C'était la faute du temps. Raphaël lui-même a
été surpassé par le Corrége.
Il faut que Vinci appréciât lui-même son ouvrage; car il y plaça son
chiffre, les trois lettres D. L. V. enlacées ensemble, signature dont
on ne connaît qu'un autre exemple dans le tableau de M. Sanvitali, à
Parme.
Quant à la partie morale de la _Madone de l'Ermitage_, ce qui frappe
d'abord, c'est la majesté et une beauté sublime[202]. Mais, si dans
le style Léonard s'est rapproché de Raphaël, jamais il ne s'en éloigna
davantage pour l'expression.
Marie est vue de face, elle regarde son fils avec fierté; c'est une
des figures les plus grandioses qu'on ait jamais attribuées à la mère
du Sauveur. L'enfant, plein de gaieté et de force, joue avec sa mère.
Derrière elle, à la gauche du spectateur, est une jeune femme occupée
à lire. Dans le tableau, cette figure, pleine de dignité, prend le
nom de sainte Catherine; mais c'est probablement le portrait de la
belle-sœur de Léon X. Du côté opposé est un saint Joseph, la tête la
plus originale du tableau. Saint Joseph sourit à l'enfant, et lui fait
une petite mine affectée, pleine de la grâce la plus parfaite, Cette
idée est tout entière à Léonard. Il était bien loin de son siècle, de
songer à mettre une figure gaie dans un sujet sacré; et c'est en quoi
il fut le précurseur du Corrége.
L'expression sublime de ce saint Joseph tempère la majesté du reste,
et écarte toute idée de lourdeur et d'ennui. Cette tête singulière se
retrouve souvent chez les imitateurs de Vinci; par exemple, dans un
tableau de Luini, au musée de Brera.
A côté du tableau de Léonard, on trouvait à l'Ermitage, en 1294, une
_Sainte Famille_ de Raphaël, contraste éclatant. Autant celle du
peintre de Florence présente de majesté, de bonheur et de gaieté,
autant celle de Raphaël a de grâce et de mélancolie touchante. Marie,
figure de la première jeunesse, offre l'image la plus parfaite de la
pureté de cet âge. Elle est absorbée dans ses pensées; sa main gauche
s'est éloignée insensiblement de son fils, qu'elle contenait sur ses
genoux. Saint Joseph a les yeux fixés sur l'enfant avec l'expression
de la tristesse la plus profonde. Jésus se retourne vers sa mère, et
jette sur saint Joseph un dernier regard avec ces yeux qu'il fut donné
d'exprimer au seul Raphaël. C'est une de ces scènes d'attendrissement
silencieux que goûtent quelquefois les âmes tendres et pures que le
ciel a voulu rapprocher un instant.
[201] Voir planche XIV, n° 67. Le séjour à Rome de Léonard est
bien court pour tant d'ouvrages, peut-être y alla-t-il deux fois.
[202] Le tableau, en général, est sublime; les têtes ne sont
nullement grecques.