LÉONARD DE RETOUR EN TOSCANE.

Léonard, rentrant dans sa patrie (1500), trouva un dangereux émule

dans le jeune Michel-Ange, alors âgé de vingt-six ans; c'est ce qui

paraît bien singulier quand on voit à la tribune de Florence une

_Madone_ de Buonarotti à côté de l'_Hérodiade_ de Léonard. Mais le

génie ardent du sculpteur emportait les difficultés avec une sorte de

furie qui plaisait aux amateurs[193]; ils préféraient Michel-Ange, qui

travaillait vite, à Léonard, qui promettait toujours.

Vinci trouve en arrivant que les Servites avaient donné à Filippino

Lippi le tableau du maître-autel de l'Annunciata. Il laisse entendre

qu'il s'en chargerait; Filippino se retire, et les moines, pour

augmenter le zèle de Léonard, le prennent dans leur couvent avec toute

sa suite; il y demeura longtemps, les payant de promesses. Il fit enfin

le carton de _Sainte Anne_, qui, tout divin qu'il est, ne faisait point

l'affaire des moines, qui voulaient un tableau d'autel; ils furent

réduits à rappeler Filippino.

Louis XII avait déjà obtenu de Léonard une ébauche du même sujet.

Marie, assise sur les genoux de sa mère, se penche en souriant pour

recevoir dans ses bras son fils, jeune enfant qui joue avec un

agneau[194]. Ce tableau, plein de tendresse et d'une gaieté douce, est,

à mes yeux, l'emblème fidèle du caractère de Léonard. On lui attribue

trois cartons semblables qui ont produit trois tableaux, l'un de Luini,

le meilleur de ses imitateurs, parce qu'il tenait de la nature la même

façon de sentir; le second de Salaï; le troisième est au musée de

Paris, sous le nom de Vinci lui-même. (N° 932.)

A Florence, comme partout, la lutte de la force contre la grâce n'eut

pas un succès douteux. Il ne faut que de la foi pour avoir peur des

phrases de Bossuet, il faut de l'âme pour goûter Fénelon. J'avouerai

d'ailleurs que le genre de vie que Léonard menait à Florence,

s'occupant librement, tantôt de mathématiques, et tantôt de peinture,

était fort différent de l'application tenace et enflammée par laquelle

chacun des moments de Michel-Ange était consacré à ce qu'il y a de plus

difficile dans les arts.

L'impétuosité de Buonarotti ne paraissait que dans son atelier. Le

reste de sa vie n'était qu'accessoire à ses yeux: la gentillesse et le

caractère plus calme de Léonard lui permettaient au contraire de plaire

à chaque instant, et d'attacher de la grâce à toutes ses actions comme

à tous ses ouvrages. Il y a du bon goût aux Florentins de n'avoir pas

préféré l'homme aimable.

Au lieu d'entreprendre des tableaux d'autel qui lui semblaient une

trop grande affaire, Léonard se mit à peindre les jolies femmes

de la société. D'abord, Ginevra de Benci, la plus belle fille de

Florence, dont la jolie physionomie embellit aussi une des fresques

de Ghirlandajo; ensuite Mona Lisa, femme de Francesco del Giocundo.

Quand il recevait dans son atelier ces jolis modèles, Léonard,

accoutumé à briller dans une cour galante, et qui aimait à jouir de

son amabilité, réunissait les gens les plus à la mode et les meilleurs

musiciens de la ville. Il était lui-même d'une gaieté piquante, et

n'épargnait rien pour changer en parties de plaisir les séances qu'il

obtenait; il savait que l'air ennuyé éloigne toute sympathie, et

cherchait l'âme encore plus que les traits de ses charmants modèles. Il

travailla quatre ans au portrait de Mona Lisa, qu'il ne donna jamais

pour terminé, et que notre François Ier, malgré ses embarras, paya

quarante-cinq mille francs. (Musée, n° 1,024.) C'est une des sources où

il faut puiser le vrai style de Léonard. La main droite est éclairée

absolument à la Corrége. Il est singulier que cette jolie femme n'eût

pas de sourcils.

Après la chute de Ludovic, Léonard ne retrouva plus cette vie

tranquille si nécessaire aux artistes, une fois que les événements de

la jeunesse ont formé leur génie.

César Borgia le nomma ingénieur en chef de ses armées[195]. Les

fonctions de cette charge, rien moins qu'oisive sous un prince aussi

actif, firent voyager Léonard. Ses manuscrits de cette époque montrent

bien cette curiosité insatiable et cette activité de tous les moments,

qui peut-être ne vont pas avec une âme passionnée.

Nous le trouvons, le 30 juillet 1502, à Urbin, où il dessine un

colombier, un escalier remarquable, et la citadelle. Le 1er août, il

dessine à Pezaro certaines machines en usage dans le pays; le 8, il est

à Rimini, où il est frappé de l'harmonie que produit la chute des eaux

de la fontaine publique. Le 11, à Césène, il dessine une maison, il

décrit un char et la manière dont les habitants transportent le raisin.

Le 1er septembre, il dessine le port de Cesenatico.

A Piombino, il observe attentivement le mouvement par lequel une onde

de la mer en chasse une autre et vient en s'amincissant se perdre sur

le rivage. A Sienne, il décrit une cloche singulière.

Ce fut peut-être au retour de cette tournée que ses concitoyens le

chargèrent par un décret spécial de peindre la grande salle du conseil

nouvellement bâtie en partie sur ses plans.

Soderini lui assigne des appointements; il commence le dessin; il

donne une préparation au mur. Elle ne tient pas; il se dégoûte. On

l'accuse de manquer de délicatesse. Léonard indigné fait, à l'aide de

ses amis, la somme entière qu'il avait reçue, et la porte à Soderini,

qui la refusa toujours.

Le sujet que Léonard devait peindre en concurrence avec Michel-Ange,

et que ces deux grands hommes ne firent jamais que dessiner, était la

bataille d'Anghiari, victoire décisive qui sauva la république des

armes de Philippe Visconti; victoire fatale qui empêcha peut-être

l'Italie de se voir une nation. Cette bataille si importante a une

circonstance bien plaisante, et qui montre l'horreur des peuples du

Midi pour la douleur, c'est qu'il n'y eut qu'un homme de tué, et encore

par accident; il fut foulé par les chevaux[196].

L'étoile de Léonard pâlit devant Michel-Ange. Rien de plus simple. Le

sujet était tout à fait dans le génie de ce dernier. Un tableau de

bataille ne peut guère présenter que la force physique et le courage,

et inspirer que la terreur. La délicatesse y serait déplacée, et

la noblesse ne s'y sépare pas de la force. Il faut une imagination

impétueuse et noire, un Jules-Romain, un Salvator Rosa. Tout au plus

quelque beau jeune homme moissonné à fleur des ans peut inspirer une

tendre pitié. J'ignore si Léonard eut recours à quelque épisode de ce

genre; son carton disparut pendant les révolutions de Florence[197].

[193] La monarchie nous a rendus bien plus sensibles à la grâce

qu'on ne l'était à Florence, république expirante.

[194] Un de ces cartons, divinement peint par Salaï, a été acheté

par le prince Eugène à la sacristie de Saint-Celse, et gravé par

M. Benaglia. Le tableau de Luini, peint sur toile et en détrempe,

est chez M. Venini, à Milan. (Note de sir W. E., qui a revu

l'Italie depuis moi.)

[195] La patente commence ainsi:

Cæsar Borgia de Francia, Dei gratia dux, etc.

[196] Machiavel, lib. V. Il y a une longue note de Vinci sur

cette affaire (manusc. in-fol., pag. 83). Elle est écrite de

droite à gauche, avec une orthographe et même une syntaxe

particulière. Ce génie singulier ne touchait à rien sans inventer.

[197] Quel joli tableau, sous le pinceau de Vinci, qu'_Angélique

trouvant Médor sur le champ de bataille_, et le faisant porter

chez le pasteur! De la noblesse, de la délicatesse, plutôt que

les transports d'une âme passionnée, désignaient ce sujet à

Léonard. Heureux les grands peintres s'ils eussent lu un peu

moins la Bible, et un peu plus l'Arioste et le Tasse!

Histoire de la peinture en Italie · 第 137 / 465 题