Je viens de voir le _Cénacle_ de feu M. Bossi, chez Rafaelli; c'est un
gros ouvrage sans génie.
1° Le coloris est l'opposé de celui de Vinci. Le genre noir et
majestueux de Léonard convenait surtout à cette scène. L'artiste
milanais a pris un coloris de brique, illuminé de partout, mou, trop
fondu, sans caractère. Il est sûr que dans une église son tableau
ferait plus d'effet que celui de Léonard; il serait aperçu; mais il
serait surtout admiré des sots.
Dans une galerie, la _Cène_ de Bossi déplaira toujours. Un livre fait
à l'appui d'un tableau lui ôte la grâce qu'il faut pour toucher. Qu'on
pense à l'effet contraire: un tableau trouvé par hasard, d'un auteur
malheureux et point intrigant. 2° Quant à l'expression, je me charge de
prouver que tous les personnages ont un fonds de niaiserie. Malgré la
grosseur des formes, le style a toutes les petitesses: Judas ressemble
à Henri IV; la lèvre inférieure avancée lui donne de la bonté, et bonté
d'autant plus grande, qu'elle n'est pas détruite par l'esprit. Judas
est un homme bon et réfléchi, qui a le malheur d'avoir les cheveux
rouges.
Sans sublimer la nature, la figure de M***, le commissaire de police, à
Rome, qui m'a dénoncé, donnait sur-le-champ un meilleur Judas, ou celle
de l'ambassadeur A***.
La campagne, derrière la tête du Christ, m'a fait beaucoup de plaisir,
même avant que j'y aperçusse du véritable vert. Une tête de Christ
du Guide, que j'ai trouvée dans l'atelier de M. Rafaelli[183], a été
pour moi une terrible critique du tableau de Bossi. Au total, la
gravure de Morghen me convient beaucoup mieux. Ce n'est pas une raison
décisive. J'ai encore besoin de traduction pour plusieurs peintres: les
Carraches, par exemple, dont les noirs me déplaisent.
M. Bossi fut un homme d'esprit, très-adroit, très-considéré, qui fit
honorer les arts. Lui, Prina, Melzi, Teulié, et quelques autres,
contribuèrent à élever son pays.
Suivant le conseil de Henri, avant d'aller frapper à la caserne delle
Grazie, j'ai vu la copie de Castellazo à deux milles de Milan, la copie
de la Chartreuse de Pavie[184], celle de Bianchi à l'Ambrosienne, le
carton de Bossi[185], et enfin l'atelier de M. Rafaelli. La marche de
l'esprit est de la netteté au sublime.
Ce qui m'a le plus frappé, moi ignorant dans tout cela, c'est la
copie de Castellazo. Elle est aussi dans le réfectoire négligé d'un
couvent supprimé, mais tout près d'une fenêtre et dans le plus beau
jour. Je me suis trouvé devant cette copie de Marco d'Oggione, trois
cents ans après qu'elle avait été faite, et, là où elle n'a pas été
grattée exprès (pour enlever l'outremer), on compte les coups de
pinceau, et les traits sont aussi nets que si elle était peinte d'hier.
Par exemple, les yeux de saint Thomas sont brillants de colère, et
de la plus belle transparence. Marco n'a soigné que les têtes; mais
elles sont extrêmement préférables à celles de Bossi, elles sont sans
comparaison plus belles, et ont plus de caractère. Saint Barthélemy est
un très-beau jeune homme, et l'expression de Jésus va au cœur. Il est
affligé que les hommes soient si méchants, et nullement irrité de son
danger présent.
C'est devant la fresque de Castellazo qu'a été fait le dessin de
Matteini, gravé par Morghen[186].
Les personnages de Léonard sont assis à table d'une manière beaucoup
trop serrée; à l'exception du Christ, ils ne pouvaient se mouvoir.
J'en conviens, l'ordre dans lequel on voit fait tout pour le jeune
amateur.
Je doute que, sans cette gradation, j'eusse rien compris au tableau de
Léonard.
[183] Célèbre mosaïste romain, appelé à Milan par Napoléon. Il
n'a plus à faire que la partie du tableau qui est au-dessous de
la nappe; ce morceau de mosaïque a plus de huit cents palmes de
superficie. Où placer cette masse énorme? au Dôme peut-être dont
la même main a fini l'interminable façade. Le coloris de cette
copie en verre s'éloigne moins de Léonard que la brique de M.
Bossi. Placée dans quelque église sombre, elle aura du moins, par
sa masse, un peu du grandiose de l'original.
[184] Chez MM. Pezzoni, à Milan ou à Lugano; je leur en ai offert
12,000 francs, qu'ils ont refusés.
[185] A la villa Bonaparte; il a coûté 24,000 francs au prince
Eugène: beaucoup meilleur que le tableau.
[186] J'ai vu dans mes voyages environ quarante copies de la
_Cène_ de Léonard.
Les principales, après celles dont j'ai parlé, sont:
La copie du grand hôpital de Milan, 1500, fresque.
La copie de Saint-Barnaba, à Milan, 1510, probablement par
Marco d'Oggione. C'est une copie faite par lui en présence de
l'original, pour le guider dans ses copies en grand.
Copie de Saint-Germain-l'Auxerrois, probablement transportée à
Paris en 1517.
Copie d'Écouen. Le connétable de Montmorency la fit faire vers
l'an 1510.
Copie de San-Benedetto, près Mantoue, 1525, par Monsignore.
Copie à la bibliothèque Ambrosienne, l'une des plus remarquables,
faite par _Bianchi_, dit le Vespino, de 1612 à 1616. Le cardinal
Frédéric Borromée voulut conserver ce qu'on pouvait encore
distinguer dans l'original. Ce cardinal était connaisseur et
homme d'esprit, ainsi qu'en fait foi sa description du _Cénacle_.
Le peintre a calqué sur l'original les contours de chaque tête,
et, pour travailler plus commodément, a fait chaque tête sur une
toile séparée. La réunion de toutes ces petites toiles a formé le
tableau. Cette copie, qui ne présente que la moitié supérieure
de l'original, a poussé au noir. La tête du Sauveur est la moins
bonne.
Copie de la galerie de Munich, vers 1650. Ce tableau, qui a un
peu plus de deux brasses de large, est attribué au Poussin (à
vérifier). Les accessoires sont changés; le fond est enrichi de
colonnes. L'attitude de saint Matthieu est changée, ainsi que
celle de quelques autres apôtres.
Copie de l'Ospedaletto, à Venise, 1660.
Copie à San-Pietro in Gessate, à Milan, 1665, par les deux
fils de Santagostino; tableau très-noir, mais la tête de Jésus
conserve beaucoup d'expression.
Copie célèbre, à Lugano, par Luini. Huit des figures sont de
son invention; mais il a copié celles du Christ et des apôtres
Pierre, Thomas, Barthélemy et Jacques le Majeur. La physionomie
de Judas est remarquable. André del Sarto a imité le _Cénacle_
de Vinci dans celui qu'il a fait à fresque pour le couvent de
Saint-Salvi, près Florence.
Il y a un jeune apôtre qui se lève tout à coup en entendant les
terribles paroles de Jésus, dont l'expression est charmante et
tout à fait dans le génie d'André.