6 janvier 1817

Je viens de voir le _Cénacle_ de feu M. Bossi, chez Rafaelli; c'est un

gros ouvrage sans génie.

1° Le coloris est l'opposé de celui de Vinci. Le genre noir et

majestueux de Léonard convenait surtout à cette scène. L'artiste

milanais a pris un coloris de brique, illuminé de partout, mou, trop

fondu, sans caractère. Il est sûr que dans une église son tableau

ferait plus d'effet que celui de Léonard; il serait aperçu; mais il

serait surtout admiré des sots.

Dans une galerie, la _Cène_ de Bossi déplaira toujours. Un livre fait

à l'appui d'un tableau lui ôte la grâce qu'il faut pour toucher. Qu'on

pense à l'effet contraire: un tableau trouvé par hasard, d'un auteur

malheureux et point intrigant. 2° Quant à l'expression, je me charge de

prouver que tous les personnages ont un fonds de niaiserie. Malgré la

grosseur des formes, le style a toutes les petitesses: Judas ressemble

à Henri IV; la lèvre inférieure avancée lui donne de la bonté, et bonté

d'autant plus grande, qu'elle n'est pas détruite par l'esprit. Judas

est un homme bon et réfléchi, qui a le malheur d'avoir les cheveux

rouges.

Sans sublimer la nature, la figure de M***, le commissaire de police, à

Rome, qui m'a dénoncé, donnait sur-le-champ un meilleur Judas, ou celle

de l'ambassadeur A***.

La campagne, derrière la tête du Christ, m'a fait beaucoup de plaisir,

même avant que j'y aperçusse du véritable vert. Une tête de Christ

du Guide, que j'ai trouvée dans l'atelier de M. Rafaelli[183], a été

pour moi une terrible critique du tableau de Bossi. Au total, la

gravure de Morghen me convient beaucoup mieux. Ce n'est pas une raison

décisive. J'ai encore besoin de traduction pour plusieurs peintres: les

Carraches, par exemple, dont les noirs me déplaisent.

M. Bossi fut un homme d'esprit, très-adroit, très-considéré, qui fit

honorer les arts. Lui, Prina, Melzi, Teulié, et quelques autres,

contribuèrent à élever son pays.

Suivant le conseil de Henri, avant d'aller frapper à la caserne delle

Grazie, j'ai vu la copie de Castellazo à deux milles de Milan, la copie

de la Chartreuse de Pavie[184], celle de Bianchi à l'Ambrosienne, le

carton de Bossi[185], et enfin l'atelier de M. Rafaelli. La marche de

l'esprit est de la netteté au sublime.

Ce qui m'a le plus frappé, moi ignorant dans tout cela, c'est la

copie de Castellazo. Elle est aussi dans le réfectoire négligé d'un

couvent supprimé, mais tout près d'une fenêtre et dans le plus beau

jour. Je me suis trouvé devant cette copie de Marco d'Oggione, trois

cents ans après qu'elle avait été faite, et, là où elle n'a pas été

grattée exprès (pour enlever l'outremer), on compte les coups de

pinceau, et les traits sont aussi nets que si elle était peinte d'hier.

Par exemple, les yeux de saint Thomas sont brillants de colère, et

de la plus belle transparence. Marco n'a soigné que les têtes; mais

elles sont extrêmement préférables à celles de Bossi, elles sont sans

comparaison plus belles, et ont plus de caractère. Saint Barthélemy est

un très-beau jeune homme, et l'expression de Jésus va au cœur. Il est

affligé que les hommes soient si méchants, et nullement irrité de son

danger présent.

C'est devant la fresque de Castellazo qu'a été fait le dessin de

Matteini, gravé par Morghen[186].

Les personnages de Léonard sont assis à table d'une manière beaucoup

trop serrée; à l'exception du Christ, ils ne pouvaient se mouvoir.

J'en conviens, l'ordre dans lequel on voit fait tout pour le jeune

amateur.

Je doute que, sans cette gradation, j'eusse rien compris au tableau de

Léonard.

[183] Célèbre mosaïste romain, appelé à Milan par Napoléon. Il

n'a plus à faire que la partie du tableau qui est au-dessous de

la nappe; ce morceau de mosaïque a plus de huit cents palmes de

superficie. Où placer cette masse énorme? au Dôme peut-être dont

la même main a fini l'interminable façade. Le coloris de cette

copie en verre s'éloigne moins de Léonard que la brique de M.

Bossi. Placée dans quelque église sombre, elle aura du moins, par

sa masse, un peu du grandiose de l'original.

[184] Chez MM. Pezzoni, à Milan ou à Lugano; je leur en ai offert

12,000 francs, qu'ils ont refusés.

[185] A la villa Bonaparte; il a coûté 24,000 francs au prince

Eugène: beaucoup meilleur que le tableau.

[186] J'ai vu dans mes voyages environ quarante copies de la

_Cène_ de Léonard.

Les principales, après celles dont j'ai parlé, sont:

La copie du grand hôpital de Milan, 1500, fresque.

La copie de Saint-Barnaba, à Milan, 1510, probablement par

Marco d'Oggione. C'est une copie faite par lui en présence de

l'original, pour le guider dans ses copies en grand.

Copie de Saint-Germain-l'Auxerrois, probablement transportée à

Paris en 1517.

Copie d'Écouen. Le connétable de Montmorency la fit faire vers

l'an 1510.

Copie de San-Benedetto, près Mantoue, 1525, par Monsignore.

Copie à la bibliothèque Ambrosienne, l'une des plus remarquables,

faite par _Bianchi_, dit le Vespino, de 1612 à 1616. Le cardinal

Frédéric Borromée voulut conserver ce qu'on pouvait encore

distinguer dans l'original. Ce cardinal était connaisseur et

homme d'esprit, ainsi qu'en fait foi sa description du _Cénacle_.

Le peintre a calqué sur l'original les contours de chaque tête,

et, pour travailler plus commodément, a fait chaque tête sur une

toile séparée. La réunion de toutes ces petites toiles a formé le

tableau. Cette copie, qui ne présente que la moitié supérieure

de l'original, a poussé au noir. La tête du Sauveur est la moins

bonne.

Copie de la galerie de Munich, vers 1650. Ce tableau, qui a un

peu plus de deux brasses de large, est attribué au Poussin (à

vérifier). Les accessoires sont changés; le fond est enrichi de

colonnes. L'attitude de saint Matthieu est changée, ainsi que

celle de quelques autres apôtres.

Copie de l'Ospedaletto, à Venise, 1660.

Copie à San-Pietro in Gessate, à Milan, 1665, par les deux

fils de Santagostino; tableau très-noir, mais la tête de Jésus

conserve beaucoup d'expression.

Copie célèbre, à Lugano, par Luini. Huit des figures sont de

son invention; mais il a copié celles du Christ et des apôtres

Pierre, Thomas, Barthélemy et Jacques le Majeur. La physionomie

de Judas est remarquable. André del Sarto a imité le _Cénacle_

de Vinci dans celui qu'il a fait à fresque pour le couvent de

Saint-Salvi, près Florence.

Il y a un jeune apôtre qui se lève tout à coup en entendant les

terribles paroles de Jésus, dont l'expression est charmante et

tout à fait dans le génie d'André.

Histoire de la peinture en Italie · 第 132 / 465 题