SES PREMIERS OUVRAGES.

Les Milanais ont beau jurer leurs grands dieux que Léonard vint de

bonne heure chez eux; il paraît que jusqu'à trente ans il ne quitta pas

l'aimable Florence.

C'est d'après la tête de _Méduse_, à la galerie, qu'il faut se faire

une idée de son talent à cette époque. On n'aperçoit le visage

qu'en raccourci. Il semble que le peintre ait plus cherché à rendre

l'horreur de la chevelure de la fille de Phorcus... que l'horreur de sa

physionomie. La vie est dans les couleuvres vertes qui s'agitent sur

sa tête. Pour elle, il ne l'a pas peinte morte, mais mourante: son œil

terne n'est pas encore fermé; elle rend le dernier soupir, et l'on voit

le souffle impur qui s'exhale de sa bouche.

D'un autre genre d'expression, mais de la même époque est cet enfant

couché dans un riche berceau, que l'on voit à Bologne. Il y a beaucoup

de patience dans ce tableau, qui n'offre de partie nue que la tête de

l'enfant; mais il n'y a rien du style connu de Léonard[164]. La lumière

est prodiguée, le peintre ne songe pas encore à cette économie savante

qui fut dans la suite une des bases de sa manière. C'est la réflexion

qui frappe en voyant la _Madeleine_ du palais Pitti, celle du palais

Aldobrandini à Rome, les _Saintes Familles_ de la galerie Giustiniani,

de la galerie Borghèse, etc. On fait souvent admirer aux curieux des

têtes de saint Jean-Baptiste ou de Jésus, de ce premier style de

Léonard. Quelques-unes sont de lui.

En général, je trouve plus de délicatesse que de beauté dans ces

premiers tableaux; surtout il n'y a rien de cet air un peu dur qui

frappe quelquefois dans la beauté antique[165], et qui semble avoir

été antipathique à Léonard dans tous les temps de sa vie. Son génie le

portait à inventer le _beau moderne_; c'est ce qui le distingue bien de

tous les peintres florentins; il ne put même prendre sur lui de donner

assez de dureté aux figures de bourreaux[166].

Toutes ces premières têtes de Léonard ressemblent, comme de juste, aux

têtes de Verocchio. Les plis des draperies sont peu variés, les ombres

faibles; le tout est sec et mesquin, et cependant a de la grâce. Tel

fut son premier style.

[164] Par exemple, le portrait de Mona Lisa, ancien Musée

Napoléon, n° 1,024.

[165] La _Pallas_ de Velletri, la _Vénus_ du Capitole, la

_Mamerca_, la _Diane_.

[166] Le bourreau qui présente la tête de saint Jean à Hérodiade

(galerie de Florence) est plutôt un homme d'esprit goguenard

qu'un bourreau.

Histoire de la peinture en Italie · 第 107 / 465 题