SES PREMIÈRES ANNÉES. (1452.)

Je suis parti de Florence à cheval, à l'aurore d'un beau jour de

printemps; j'ai descendu l'Arno jusqu'auprès du délicieux lac

Fucecchio: tout près sont les débris du petit château de Vinci. J'avais

dans les fontes de mes pistolets les gravures de ses ouvrages; je

les avais achetées sans les voir; j'en voulais recevoir la première

impression sous les ombrages de ces collines charmantes au milieu

desquelles naquit le plus ancien des grands peintres, précisément trois

cent quarante ans avant ma visite, en 1452.

Il était fils naturel d'un messer Pietro, notaire de la république, et

aimable comme un enfant de l'amour.

Dès sa plus tendre enfance, on le trouve l'admiration de ses

contemporains. Génie élevé et subtil, curieux d'apprendre de

nouvelles choses, ardent à les tenter, on le voit porter ce

caractère, non-seulement dans les trois arts du dessin, mais aussi en

mathématiques, en mécanique, en musique, en poésie, en idéologie, sans

parler des arts d'agrément, dans lesquels il excella: l'escrime, la

danse, l'équitation; et ces talents divers, il les posséda de telle

sorte, que, duquel qu'il fît usage pour plaire, il semblait né pour

celui-là seul.

Messer Pietro, étonné de cet être singulier, prit quelques-uns de ses

dessins, qu'il alla montrer à André Verocchio, peintre et statuaire

alors très-renommé. André ne put les croire les essais d'un enfant; on

le lui amena: ses grâces achevèrent de le séduire, et il fut bientôt

son élève favori. Peu après, Verocchio, peignant à Saint-Salvi, pour

les moines de Valombreuse, un tableau de _Saint Jean baptisant Jésus_,

Léonard y fit cet ange si plein de grâces.

Toutefois la peinture ne prenait pas tous ses moments. On voit, par

les récits aveugles de ses biographes, qu'il s'occupait également

de chimie et de mécanique. Ils rapportent, avec quelque honte, que

Léonard avait des idées extravagantes. Un jour, il cherchait à former,

par le mélange de matières inodores, des odeurs détestables. Ces gaz,

venant à se développer tout à coup dans l'appartement où la société

était rassemblée, mettaient tout le monde en fuite. Une autre fois,

des vessies cachées étaient enflées par des soufflets invisibles, et,

remplissant peu à peu toute la capacité de la chambre, forçaient les

assistants à décamper. Il inventait un mécanisme par lequel, au milieu

de la nuit, le fond d'un lit s'élevait tout à coup, au grand détriment

du dormeur. Il en trouvait un autre pour élever de grands poids. Il eut

l'idée de soulever l'énorme édifice de Saint-Laurent, pour le placer

sur une base plus majestueuse.

On le voyait dans les rues s'arrêter tout à coup pour copier sur un

petit livret de papier blanc les figures qu'il rencontrait. Nous les

avons encore, ces charmantes caricatures, et ce sont les meilleures qui

existent[162]. Non-seulement il cherchait les modèles du _beau_ et du

_laid_, mais il prétendait saisir l'expression fugitive des affections

de l'âme et des idées. Les choses bizarres et altérées avaient un droit

particulier à son attention. Il sentit le premier peut-être cette

partie des beaux-arts qui n'est pas fondée sur la sympathie, mais sur

un retour d'amour-propre[163]. Il amenait dîner chez lui des gens de la

campagne, pour les faire rire à gorge déployée, par les récits les plus

étranges et les contes les plus gais. D'autres fois on le voyait suivre

les malheureux au supplice.

Une rare beauté, des manières pleines de charme, faisaient trouver

admirables ces idées singulières, et il paraît que, comme Raphaël, ce

génie heureux fut une exception à la règle si vraie:

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.

(LA FONTAINE.)

[162] Elles sont trente-huit, dit Mariette, dessinées à la plume;

je les ai vues gravées par.....

[163] On rit, par une jouissance d'amour-propre, à la vue subite

de quelque perfection que la faiblesse d'autrui nous fait voir en

nous.

Histoire de la peinture en Italie · 第 103 / 465 题