Je suis parti de Florence à cheval, à l'aurore d'un beau jour de
printemps; j'ai descendu l'Arno jusqu'auprès du délicieux lac
Fucecchio: tout près sont les débris du petit château de Vinci. J'avais
dans les fontes de mes pistolets les gravures de ses ouvrages; je
les avais achetées sans les voir; j'en voulais recevoir la première
impression sous les ombrages de ces collines charmantes au milieu
desquelles naquit le plus ancien des grands peintres, précisément trois
cent quarante ans avant ma visite, en 1452.
Il était fils naturel d'un messer Pietro, notaire de la république, et
aimable comme un enfant de l'amour.
Dès sa plus tendre enfance, on le trouve l'admiration de ses
contemporains. Génie élevé et subtil, curieux d'apprendre de
nouvelles choses, ardent à les tenter, on le voit porter ce
caractère, non-seulement dans les trois arts du dessin, mais aussi en
mathématiques, en mécanique, en musique, en poésie, en idéologie, sans
parler des arts d'agrément, dans lesquels il excella: l'escrime, la
danse, l'équitation; et ces talents divers, il les posséda de telle
sorte, que, duquel qu'il fît usage pour plaire, il semblait né pour
celui-là seul.
Messer Pietro, étonné de cet être singulier, prit quelques-uns de ses
dessins, qu'il alla montrer à André Verocchio, peintre et statuaire
alors très-renommé. André ne put les croire les essais d'un enfant; on
le lui amena: ses grâces achevèrent de le séduire, et il fut bientôt
son élève favori. Peu après, Verocchio, peignant à Saint-Salvi, pour
les moines de Valombreuse, un tableau de _Saint Jean baptisant Jésus_,
Léonard y fit cet ange si plein de grâces.
Toutefois la peinture ne prenait pas tous ses moments. On voit, par
les récits aveugles de ses biographes, qu'il s'occupait également
de chimie et de mécanique. Ils rapportent, avec quelque honte, que
Léonard avait des idées extravagantes. Un jour, il cherchait à former,
par le mélange de matières inodores, des odeurs détestables. Ces gaz,
venant à se développer tout à coup dans l'appartement où la société
était rassemblée, mettaient tout le monde en fuite. Une autre fois,
des vessies cachées étaient enflées par des soufflets invisibles, et,
remplissant peu à peu toute la capacité de la chambre, forçaient les
assistants à décamper. Il inventait un mécanisme par lequel, au milieu
de la nuit, le fond d'un lit s'élevait tout à coup, au grand détriment
du dormeur. Il en trouvait un autre pour élever de grands poids. Il eut
l'idée de soulever l'énorme édifice de Saint-Laurent, pour le placer
sur une base plus majestueuse.
On le voyait dans les rues s'arrêter tout à coup pour copier sur un
petit livret de papier blanc les figures qu'il rencontrait. Nous les
avons encore, ces charmantes caricatures, et ce sont les meilleures qui
existent[162]. Non-seulement il cherchait les modèles du _beau_ et du
_laid_, mais il prétendait saisir l'expression fugitive des affections
de l'âme et des idées. Les choses bizarres et altérées avaient un droit
particulier à son attention. Il sentit le premier peut-être cette
partie des beaux-arts qui n'est pas fondée sur la sympathie, mais sur
un retour d'amour-propre[163]. Il amenait dîner chez lui des gens de la
campagne, pour les faire rire à gorge déployée, par les récits les plus
étranges et les contes les plus gais. D'autres fois on le voyait suivre
les malheureux au supplice.
Une rare beauté, des manières pleines de charme, faisaient trouver
admirables ces idées singulières, et il paraît que, comme Raphaël, ce
génie heureux fut une exception à la règle si vraie:
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
(LA FONTAINE.)
[162] Elles sont trente-huit, dit Mariette, dessinées à la plume;
je les ai vues gravées par.....
[163] On rit, par une jouissance d'amour-propre, à la vue subite
de quelque perfection que la faiblesse d'autrui nous fait voir en
nous.