CARACTÈRE DES PEINTRES DE FLORENCE.

Voulez-vous, dès votre arrivée à Florence, prendre une idée de son

style, allez sur la place de Saint-Laurent; examinez le bas-relief qui

est à droite, en regardant l'église.

C'est un malheur pour Florence qu'on n'y arrive qu'après Bologne,

cette ville des grands peintres. Une tête du Guide gâte furieusement

les Salviati, les Cigoli, les Pontormo, etc., etc. Il ne faut pas être

dupe de tout ce que dit Vasari à l'honneur de son école florentine,

la moindre de toutes, du moins à mon gré. Ses héros dessinent assez

correctement; mais ils n'ont qu'un coloris dur et tranchant, sans

aucune harmonie, sans aucun sentiment. Werther aurait dit: «Je cherche

la main d'un homme, et je ne prends qu'une main de bois.»

Il faut excepter deux ou trois génies supérieurs.

Les draperies, dans cette école, ne sont ni brillantes par l'éclat

des couleurs, ni d'une ampleur majestueuse. Venise, plaisantant les

Florentins sur leur avarice connue, a dit que leurs draperies étaient

choisies et taillées avec économie. Cette école ne marque pas non

plus par le relief des figures, ou par la beauté. Les têtes ont de

grands traits, mais peu d'idéal: c'est que Florence a été longtemps

sans bonnes statues grecques. Elle vit tard la _Vénus de Médicis_,

et ce n'est que de nos jours que le grand-duc de Léopold lui a donné

l'_Apollino_ et la _Niobé_. On peut dire, à cet égard, des Florentins,

qu'ils ont copié la nature avec assez de vérité, et que quelques-uns

ont su la choisir.

Le grand défaut de cette école, c'est le manque d'expression; sa partie

triomphante, celle qui fut, pour ainsi dire, le patrimoine de tous ses

peintres, c'est le dessin. Ils étaient portés à ce genre de perfection

par le caractère national, exact et attentif aux détails, plutôt que

passionné. La noblesse, la vérité, l'exactitude historique, brillent

dans leurs tableaux avec la science du dessin. C'est que Florence fut

de bonne heure la capitale de la pensée. Le Dante, Boccace, Pétrarque,

Machiavel, et tant de gens d'esprit rassemblés par les Médicis, ou

formés par les discussions politiques, répandirent les lumières. Ou

les artistes furent des gens instruits, comme Michel-Ange, Léonard,

le Frate, le Bronzino, ou la peur de la critique leur fit demander

conseil. On n'eût pas représenté impunément aux rives de l'Arno les

convives des noces de Cana vêtus à la mode du jour[155].

A Paris, on peut se faire une idée de la plupart des défauts de cette

école par le tableau de Salviati, _Jésus et saint Thomas_[156], ou par

cette réflexion qu'à la sensibilité près elle est en tout l'opposé des

Hollandais.

L'école romaine fut grandiose à cause du Colysée et des autres ruines;

Venise, voluptueuse; Florence, savante; le Corrége, tendre:

La terra molle e lieta e dilettosa,

Simili a se gli abitatori produce.

(TASSO, I, 62.)

[155] _Noces de Cana_ de Paul Véronèse.

[156] Ancien Musée Napoléon, n° 1154.

Histoire de la peinture en Italie · 第 95 / 465 题